Cintia Michaelsen est une de leurs descendante. Avec sa mère Leani Schneider et sa grand-mère, elle forme une succession de générations héritières de la culture allemande, dans un des recoins du Brésil. Un îlot européen dans le Rio Grande do Sul où se retrouvent aussi de nombreux gringos, nom attribué aux individus d'origine italienne. Comment ces cultures ont-elles persisté, comment se sont-elles adaptées à un nouvel environnement ? Plus d'un siècle après l'arrivée des migrants du Vieux Continent dans la région, on observe un mélange de traditions, curieux et accueillant.
« Mes premiers ancêtres sont arrivés en 1824 pour former une colonie à São Leopoldo ! », déclare Cintia. Parmi eux, la grand-mère de sa grand-mère, née sur le bateau au cours des six semaines de voyage. « Comme on ne pouvait pas l'enregistrer à bord, on a indiqué comme lieu de naissance Blumenau, le point d'arrivée. » Leani enchaîne : « le gouvernement brésilien avait besoin de nous pour peupler le sud du Brésil, alors en proie à de nouveaux conflits frontaliers... Il s'agissait aussi de cultiver ces terres vierges, de les exploiter. »
Ainsi, les immigrants obtiennent des lots de terre dans la même région et forment des communautés où les traditions se conservent au fil des années. Se réunir pour célébrer les fêtes du pays d'origine, reproduire les habitudes culinaires, construire des églises luthériennes, autant de moyens d'oublier le mal du pays, et de se sentir chez soi entre les hautes collines du mato brésilien.
Aujourd'hui encore, ces communautés revendiquent leurs origines. Alors que les danses traditionnelles bavaroises par exemple paraissent désuètes aux Allemands eux-mêmes, voire ridicules, Cintia affirme avec fierté que ce sont « les racines de son peuple ». À tel point que des bals allemands sont organisés plusieurs fois par an. Les musiques traditionnelles se mélangent alors : celles du Vieux Continent et musique sertaneja1 ou encore gaucha. Un bal des cultures en quelque sorte.
Mais avant de danser, il s'agit de bien manger : au menu, légumes marinés au vinaigre, salade de pommes de terre à la mayonnaise et cuca, une brioche à l'origine allemande « comme on n'en fait plus qu'au Brésil », d'après Cintia. Cependant, tous ces mets restent accompagnés du churrasco, une viande cuite au barbecue et fortement salée. Garder sa culture sans nier ce que le Brésil apporte de bon au dîner.
Au-delà des plaisirs culinaires, la religion s'est également importée avec les immigrés. Autant dans les colonies que dans les plus grandes villes, les églises luthériennes ont leur place de choix. Et la grand-mère de Cintia, il y a encore quelques années, acceptait difficilement que sa petite-fille puisse fréquenter de jeunes garçons qui ne soient pas évangélistes.
Cela se remarque au cimetière de Arroio Paixão, à quelques pas de la salle où avait lieu le bal. Toutes les plaques portent des noms allemands. L'une d'entre elles possède même des lettres qui n'existent plus dans la langue. Car même cette dernière s'est bien conservée ! Au cours de la conversation, Cintia, Leani et sa mère échangent quelques paroles en allemand. Si elles ont appris le portugais, ce n'était qu'à l'école, à la maison pas question ! Cependant, il ne s'agit pas de l'allemand d'aujourd'hui... En Allemagne, il s'est modernisé avec le temps. Celui des petites colonies a peu évolué. Ce dernier a cependant la particularité d'avoir intégré quelques mots portugais, adaptés à l'allemand : "biciclet" par exemple ! Un dialecte donc. « Quand je suis allée en Allemagne, l'allemand ressemblant le plus à mon dialecte se trouvait dans le Saarland. Dans les autres régions, c'était beaucoup plus difficile », raconte Leani.
Dans l'intérieur brésilien2, on comprend que de telles traditions se soient conservées. Qu'en est-il à Caxias, seconde plus grande ville de l'État du Rio Grande do Sul ? Là , les liens entre les habitants sont moins évidents. Plus de mouvements, plus de changements.
Et pourtant, le premier monument à visiter est... celui dédié aux immigrants : o monumento ao imigrante. Inauguré en 1954, il vise à valoriser les travailleurs italiens présents dans la ville depuis 1875. Mais ce n'est pas tout. Quand on s'aventure à travers les rues, plusieurs détails attirent l'attention du voyageur curieux. Praça Dante Alighieri, rua Garibaldi... Divers personnages italiens ont donné leur nom à ces endroits de la ville. Pour le deuxième, cela s'explique facilement : au moment de révoltes indépendantistes dans le Rio Grande do Sul au XIXe siècle, il est venu en personne participer aux luttes et aux revendications des gauchos3.
Une fierté que l'on ressent dès que l'on discute avec les habitants de Caxias. Un fort sentiment d'appartenance les anime. Il se traduit même par un certain exclusivisme : porter un nom d'ascendance italienne semblerait faciliter les choses dans le domaine des relations et du travail... Les noms italiens ne manquent d'ailleurs pas par ici. Eliana Trentini, étudiante italienne en échange à Caxias, témoigne : « La plupart des noms qui existent ici se retrouvent dans le Veneto. » Une différence cependant : il leur manque la dernière lettre. Par exemple, un Mantovani en Italie devient un Mantovan au Brésil !
Les Caxienses ont repris les traditions de leurs ancêtres, tout en les adaptant et les transformant au fil du temps... Il en va de même pour la langue. Si à Caxias, il est difficile de rencontrer des gens parlant italien depuis la naissance, c'est un des premiers choix dans les écoles de langue. Dès que l'on s'enfonce dans l'intérieur, où les traditions sont plus présentes, on trouve des familles entières parlant un dialecte italien. Un Italien peut-il comprendre ce mélange avec la langue locale ? « Bien sûr, répond Eliana, le principal a été conservé ! »
Ainsi, sans pour autant les avoir exclus de la culture locale, l'isolement relatif des familles d'immigrants après leur arrivée a permis le maintien de leurs coutumes jusqu'à aujourd'hui. À l'image de Cintia, de nombreux jeunes parlent deux langues, et se distinguent eux-mêmes des autres brésiliens par ces ascendances européennes, fierté locale. D'un côté donc, subsistance de traditions européennes oubliées depuis longtemps dans leur pays d'origine ; d'un autre, traditions quelque peu biaisées, mélangées à celles de leurs hôtes. Qu'en sera-t-il des enfants et des petits-enfants de Cintia ? Il est difficile de prévoir, mais cette duplicité ne semble pas près d'être abandonnée.
1. Sertaneja : qui se rapporte au sertão, désert parsemé d'arbustes du Nordeste
2. Intérieur : il y a une distinction entre les grandes villes et les petits villages perdus à l'intérieur du mato, plus rustiques.
3. Gaucho : homme qui cultive les champs et élève du bétail sur son cheval.