Temps Mort
Seulement, pour les élites scientifiques, la différence était de taille. En effet, c'était un débat de plus de quarante ans qui s'achevait avec ces deux minutes d'avance. Cela faisait plus de quarante années que la communauté internationale se disputait à propos des horloges atomiques. Le problème ? Leur précision légendaire était faussée par la rotation de la Terre, qui accélère ou ralentit suivant les saisons. Le résultat ? Une seconde à ajouter occasionnellement, généralement le 31 juin à 23h59…
Les répercussions étaient bien sûr énormes. Les systèmes satellitaires, calés sur ces horloges atomiques, ne sont pas aptes à être corrigés à l'occasion. C'est tout ou rien. La télévision, les GPS, tous ces objets du quotidien se retrouvaient inévitablement en décalage vis-à -vis du temps "réel"…
Quarante années passées à chercher comment définir à nouveau le Temps. Les secondes et les minutes, débattues mois après mois… Finalement, les Européens parvinrent à un accord : on enverrait une équipe de scientifique à bord de la Station Spatiale Internationale, qui serait chargés de mesurer en unité secondaire le temps définitif que met la Terre à faire sa rotation autour du Soleil. Un pari fou ? Peut-être. Mais le résultat était là , dans le retour prématuré de ces quatre astronautes. On pouvait désormais affirmer avec précision qu'une année était formée de 364 jours, 23 heures, 58 minutes et 47 secondes. Le tout avait été financé et organisé par une de ses nouvelles institutions créées par les Européens dans les années 2030 : l’Union Européenne de l’Administration et des Sciences.
Ce petit décalage signifiait beaucoup. Recalculés, afin d'avoir des années de 365 jours, les jours étaient désormais plus courts. Avec cette nouveauté, beaucoup de choses changeraient. On vivrait automatiquement 25 jours et 8h de plus qu'avant. On vieillirait moins vite. On s'aimerait plus longtemps...
La décision tomba dès le lendemain : toutes les horloges du monde étaient désormais inadaptées. Les gouvernements prendraient à leur charge de fournir à chaque habitant et chaque entreprise de nouvelles montres ou horloges. Le coût était exorbitant, mais il serait étalé sur plusieurs années, pour une mise en place définitive le 21 décembre 2059. L'Ukraine, nouveau paradis des investisseurs, qui s'apprêtait à recevoir la plupart des commandes, signa de suite la Charte proposée par l'Union Européenne de l’Administration et des Sciences. La Suisse, qui comptait faire bénéficier ses entreprises d'horlogeries, voyant déjà les opportunités que créerait une telle demande, lui emboita le pas. Seul le Royaume Uni fit cessation. Pour les Britanniques, c'était une folie que de renoncer à leur système atomique, sur les seuls dires de quatre scientifiques.
La querelle s'internationalisa du jour au lendemain, certains pays admettant que c'était, après tout, qu'une minute par jour, arguant que le décalage des saisons ne serait visible que sur des générations entières. Des secrets plus gros avaient été enfouis par le passé. L'espace, si intriguant, si mystérieux, avait apporté un nouveau problème aux Terriens.
La querelle se concentra dès lors sur l'équipe envoyée dans l'espace : soupçonnés d'être de partis pris, de vouloir marquer l'histoire à leur façon, d'avoir falsifié les résultats… La Belgique en vint même à leur proposer l'asile politique, pourtant réputée pour sa neutralité dans les conflits internationaux. Ce à quoi les scientifiques répondirent qu'ils n'avaient fait que leur travail et qu'ils ne voulaient être manipulés par aucun pays, réformiste ou conservateur.
Le lendemain de la cessation des "12 Atomiques", comme s'étaient dénommés les états défenseurs de l'Horloge Atomique, les quatre scientifiques à l'origine de la querelle, embarquèrent dans un vol spatial privé. Avec eux, leur famille, des semences, et des animaux pouvant former un début d'élevage prirent place. La Station Spatiale Internationale se déclara alors Refuge Spatio-temporel. Une solution, au cœur du Cosmos. Pourquoi se quereller, quand on peut admirer les planètes au réveil, sans notion de jours, ni d'heures ?