Aldo Moro, chef de la democratie Chretienne italienne dans les années 70
Dans un récent entretien, la fille d’Aldo Moro déclarait que pour comprendre vraiment son père, il ne fallait pas s’arrêter à ses cinquante-cinq derniers jours (durée de la captivité d’Aldo Moro avant son exécution), mais plutôt considérer les trente dernières années de sa vie.
Indispensable, en effet, pour comprendre la tortueuse histoire italienne entre 1945 et 1978 : le pays sort d’une guerre dévastatrice, précédée de vingt ans de dictature fasciste. Les infrastructures, les usines et le travail manquent. La péninsule avait une autre particularité, géographique celle-là : c’était le dernier pays avant le Rideau de Fer, la charnière entre l’Occident allié des États-Unis et la zone d’influence soviétique. C’étaient les années de la Guerre froide, et l’Italie était le pays occidental où le Parti communiste était le plus populaire et le plus puissant d’Europe. À tout cela s’ajoute l’onde de choc de mai 68, venue de France et d’Allemagne, et les “années de plomb” qui ont suivi et dont 1977 sera la date-symbole.
Le Compromis de Berlinguer
C’est en 1973, dans ce panorama sociopolitique complexe, que les Italiens entendent pour la première fois parler du “compromesso storico”. C’est Enrico Berlinguer, premier secrétaire du Parti communiste italien (PCI), qui l’évoque dans trois longs articles parus dans Rinascita (Renaissance, le mensuel du PCI) en automne 1973, juste après le coup d’État militaire du général Pinochet au Chili. Ce nouveau “compromis historique” entre les forces démocratiques italiennes que propose Berlinguer veut protéger la démocratie contre le danger totalitaire.
L’Italie était en effet la proie de la “stratégie de la tension” : l’État entretient sciemment l’opposition, y compris militaire, entre l’extrême-gauche et l’extrême-droite. Les Brigades Rouges font ainsi leurs premières armes à la fin des années 1960. La démocratie italienne vit donc sous l’épée de Damoclès du terrorisme et d’une violence sociale croissante : attentats, manifestations tournant à la guérilla urbaine, affrontements entre extrémistes de droite et de gauche, attaques contre les institutions... c’est le terrain fertile de la formation de nombreux groupuscules terroristes.
Instaurer un rapport de confiance entre les principaux partis italiens de l’époque (PCI, Démocratie chrétienne et Parti socialiste) semblait donc une solution contre les menaces pesant sur les institutions démocratiques. Conjurer le danger d’un coup d’État et renforcer la stabilité du gouvernement par l’alternance démocratique était au fondement des réflexions de Berlinguer.
L’architecte Moro
Si c’est à Berlinguer que revient la paternité du projet, c’est bien Aldo Moro qui tenta de mettre en œuvre cette révolution politique. Président de la Démocratie chrétienne (DC), Aldo Moro s’ouvre au compromis historique quand Berlinguer prend officiellement ses distances avec Moscou, en 1976, apaisant ainsi les craintes de l’establishment démocrate-chrétien. La première phase consiste à former un gouvernement d’union nationale, via une ouverture progressive de la majorité au PCI. Celui-ci n’aurait pas intégré directement l’exécutif, mais aurait appuyé le gouvernement de l’extérieur, en préparation d’une hypothétique seconde phase de véritable “collaboration”.
Dans ce climat de grave crise politique et sociale, Moro comprend que la proposition de Berlinguer peut être une planche de salut pour l’Italie. Mais les élites de l’État et de la société ne sont pas toutes de cet avis : les critiques ouvertes ou à mots couverts ne manquent pas. Au sein même de la DC, la tension monte entre partisans et opposants du compromis. À gauche également, nombreux sont les sceptiques ou les adversaires du projet. Quant au Pâpe Paul VI, il s’y oppose farouchement. Tout comme le président américain Nixon, qui aurait même menacé Moro lors d’une visite de ce dernier à Washington.
Le terrorisme des groupes armés et les infiltrations troubles des services secrets étrangers se chargent de mettre fin à toute discussion. Aldo Moro est enlevé par les Brigades Rouges, le 16 mars 1978, le jour même de l’installation du nouveau gouvernement présidé par Giulio Andreotti. Cas unique dans toute l’histoire de l’Europe de l’Ouest, l’événement laisse le pays dans un état de choc collectif.
Moro meurt avec le compromis
Le corps sans vie de Moro est retrouvé 55 jours plus tard, dans le coffre d’une 4L que ses assassins ont abandonnée à Rome, à mi-chemin entre les sièges du PCI et de la DC. 55 jours de captivité et d’exténuants pourparlers entre ses geôliers et les représentants de l’État qui, à quelques exceptions près, sont dès le départ hostiles au dialogue. Tout a été dit et écrit sur cet épisode crucial de l’histoire italienne. Il convient toutefois de replacer le contexte géopolitique de l’époque.
Durant toute la décennie 1970, l’Italie est en effet le décor idéal des épisodes de James Bond : un repaire d’espions et de terroristes de tous les coins du globe et surtout, comme l’admettra plus tard Giulio Andreotti, le théâtre de l’opération Gladio («Glaive», ndt). L’objectif de Gladio, structure clandestine de l’OTAN, également financée par la CIA et le MI6 britannique, était de préserver l’Europe occidentale des menaces d’invasion soviétique. Mais l’on a aussi accusé Gladio d’être l’instigateur occulte de la “stratégie de la tension”, c’est-à-dire de s’être directement immiscé dans le jeu politique italien. De là à affirmer que c’est ce bras secret de l’OTAN qui aurait manipulé les Brigades Rouges afin d’éliminer Moro et d’empêcher le PCI d’accéder au pouvoir, il n’y a qu’un pas, que beaucoup en Italie n’hésitent pas à franchir. Toujours est-il que, pendant sa captivité, Moro a écrit plusieurs lettres mentionnant explicitement l’existence de Gladio.
Mais malgré les progrès de la recherche historique, les années du compromis restent entourées de mystères qui ne seront probablement jamais totalement élucidés.
La nouvelle vie du compromis
Pourtant, le compromis historique a survécu à l’assassinat d’Aldo Moro, et trouve en partie sa réalisation dans la décennie suivante. Les années 1980 marquent en effet la fin des années de plomb et du terrorisme politique. Le temps du pentaparti, gouvernement au sein duquel siègent aussi des représentants du Parti socialiste (PSI), s’achève avec le scandale des Tangentopoli (pots de vin, ndt) et la vaste opération dite Mani pulite (mains propres), sur la corruption et le financement des partis, qui balaie la classe politique.
Les scandales du début des années 1990, combinés à la chute du bloc soviétique, redessinent de fond en comble le panorama politique italien. Les partis historiques de masse (PCI, DC, PSI) disparaissent et de nouveaux partis arrivent sur le devant de la scène. On est bien entré, aujourd’hui, dans la “seconde République”.
Récemment, les idées qui se trouvaient à la base du compromis historique ont en partie été reprises. Durant la dernière campagne électorale en avril dernier, on a à nouveau parlé de “gouvernement d’entente” et de réconciliation populaire. On se doit évidemment de faire des distinguos. L’analyse politique et sociale de Berlinguer et de Moro était certainement plus approfondie et pointue que l’analyse actuelle, mais les ressemblances dans le mécontentement ambiant et la violence qu’on sent dans les entrailles du pays réveillent aujourd’hui les plus vives inquiétudes.
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| | Davide Bressanin | | Genova, Italie |
Traduit par
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