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Nantes France
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EUROPE | "Je veux que l'industrie musicale meure"

10/04/08 | Aline Le Hir

Parmi tous les nouveaux netlabels émergents, pointe Fibrr Records, un éléphant de la branche label d’APO33, laboratoire expérimental inscrit dans la philosophie des logiciels libres. Leurs domaines d’expérimentation sont aussi vastes qu’engagés. Ils s’immiscent dans l’espace public en ouvrant la porte à de nouvelles façons de penser la création et la diffusion. Rencontre avec son co-fondateur d'APO33, Julien Ottavi.

Les locaux d'Apo33 à Nantes, véritable laboratoire expérimental sur les logiciels libres
Aline Le Hir
Angers France

Quel est ton rôle au sein d’APO33 et celui du label ?
Fibrr Records fait partie d’APO 33. C’est un label qui a démarré en 2000, je l’ai monté avec un musicien qui s’appelle Christophe Avard, avec qui je travaillais beaucoup à l’époque. Nous travaillions avec beaucoup de musiciens de la scène internationale, et au lieu de démarcher auprès de labels déjà existants, ce qui prend beaucoup de temps, nous avons préféré nous auto-produire et faire nos disques nous-mêmes. C’est comme cela que ça a commencé. Le label s’est ainsi intégré petit à petit à la structure APO 33. Cela s’est fait très naturellement.

Est-ce un label à proprement parler ?
Il s’agit d’un label à proprement parler qui a des récurrences sur le Net, où tout est beaucoup plus simple à mettre en œuvre. Mais nous avons la volonté de garder le coté "objet" du disque.

Utilisez vous une licence, type Créative Commons, pour votre travail sur le net ?
Oui, quand on a commencé à travailler, les licences libres n’étaient pas très au point, nous étions plutôt dans une logique anti-copyright, puis nous avons commencé à travailler avec des licences, type Creative Commons ou Art Libre. Nous travaillons aussi avec des œuvres du domaine public.

C'est-à-dire ?
Une oeuvre entre dans le domaine public après une soixantaine d'années, les droits d'auteur n'ont plus aucune valeur, elle est donc réutilisable à souhait.

C’est la logique dans laquelle vous travaillez ?
Oui, depuis plusieurs années nous sommes dans l’idée que ce que l’on produit est un savoir, une connaissance, et que de facto, elle devrait être partagée avec tout le monde afin qu’il n’y ait plus de questions de piratage et de protection, et que chacun puisse piocher dans ces connaissances. Nous voulons amener ce mode de fonctionnement dans la société plutôt que de rester enfermés dans un mode de fonctionnement qui ne sert pas aux gens auxquels ça devrait servir. En ce moment on a peur du système du marché, du coup on se renferme un peu. Et le cloisonnement n’aide pas les communautés.

Mais alors pourquoi avez-vous décidé d’utiliser une licence ?
Pour ne pas rester dans une logique ‘contre le copyright’, ce qui veut tout et rien dire. Par exemple en France et dans d’autres pays, si tu dis « je suis contre le copyright », ton travail est quand même copyrighté par défaut. Si l’on n’inscrit pas son travail dans une juridiction libre, il est copyrighté. C’est la loi. Il faut déclarer son œuvre en tant que domaine public libre d’utilisation. Les licences libres qui sont issues de l’idéologie des logiciels libres ont un principe simple qui est de renverser la logique du copyright, qui est de dire ‘cette chose là m’appartient’. Ce que fait le copyleft, c’est de déclarer une licence comme étant copyrightée mais libre d’utilisation. Nous sommes dans un principe d’ouverture. Une fois qu’une œuvre est inscrite dans une licence, elle ne peut pas devenir copyrightée. Notre but est de montrer que l’art, la création, la culture, sont des choses qui doivent être partagées. Mais les gens le font déjà. On les appelle des pirates mais tout le monde le fait. C’est normal, c’est un accès à la culture plus rapide, plus simple, on ne s’empêche pas de le faire, ça touche à la connaissance et au plaisir.

Mais si tout est gratuit, quel est l’avenir de la création ?
Il est normal de se poser cette question, elle revient souvent. Avec un label comme Fibrr, on ne fait pas d’argent, on arrive à peine à rembourser nos frais.

Quel est ton statut au sein de l’association ? Tu es bénévole ou rémunéré ?
Je suis en salarié mais en emploi aidé. Je ne pourrais pas vivre d’APO 33, personne ne le pourrait. Sans ces aides, l’association n’aurait pas survécu.

Le nom APO 33 vient d’une œuvre de William Burroughs. En quoi vous reconnaissez-vous dans son œuvre ?
J’ai monté l’association en 1997, avec Patrick et Manuel (ils ne sont plus dans APO33), l’idée de base était de faire de la musique expérimentale. Il n’y avait rien de similaire sur Nantes à l’époque. On s’est réunis avec Patrick un soir pour trouver un nom, on a alors cherché dans des bouquins. On est tombé sur APO 33, on aimait bien la poésie du nom. Il s’agit en fait d’une morphine de substitution à l’héroïne. Car Burroughs était accroc à l’héroïne. C’est l’abréviation d’Apomorphine numéro 33. On peut y voir des choses, mais le choix était essentiellement poétique.

En quoi les technologies numériques ont révolutionné la création musicale selon toi ?
Je pense que la technologie et les logiciels libres vont de paire. Richard Stallman, dans les années 70, est à la base de cette philosophie de liberté informatique. L’informatique est en développement perpétuel. Ca a non seulement révolutionné la musique, mais tout le monde de l’informatique. C’est un système qui s’autonomise et qui va s’étendre de plus en plus. Les gouvernements et les industriels ont contribué au développement de l’informatique. La musique en a été bouleversée aussi. Elle est devenue transportable, elle se donne, elle se transforme, tout devient malléable.

Peux-tu me donner ta vision du web 2.0 ?
C’est quelque chose qui était déjà là dans les technologies du libre. Nous étions déjà dans un système d’échange et de partage. Windows et Apple étaient dans des logiques d’ordinateurs personnels, mais pas dans le réseau. C’est pour ça qu’ils ont eu des problèmes avec l’avènement du réseau, ça plantait pas mal, alors que Linux était à la base des serveurs. Le web 2.0 est issu du rapport au réseau. Aujourd’hui, le web 2.0 est devenu hyperactif. Il est un lien social très fort entre les gens.

Comment avez-vous réagi quand vous avez vu que cela prenait une telle ampleur ?
Ce qu’il faut savoir c’est qu’il y a de grosses boites américaines qui ont un rapport ambigu à toutes ces données. Prenons l’exemple de You Tube, qui a une licence pas très claire. Ils peuvent fermer à tout moment et garder les données qu’ils ont emmagasinées. Mais j’utilise aussi You Tube.

Avez-vous une page MySpace ?
Non, et c’est une vraie volonté. D’ailleurs, MySpace se fait complètement écraser par Facebook en ce moment. Mais nous faisons attention à ces interfaces qui peuvent se refermer à tout moment et garder les informations qu’elles contiennent. Il y a derrière ça de gros trusts U.S. Nous utilisons archive.org, c’est une fondation U.S., et pas un trust. Si je peux, je fais autrement. Quand MySpace est apparu, j’avais déjà mon site avec un player et la possibilité de télécharger ma musique. Le web 2.0 est très certainement une ouverture sur le mode de travail, mais cela sera vraiment bien quand chacun pourra créer sa propre plateforme et sa propre communauté. Mais cela viendra, Facebook et MySpace ne sont que des phénomènes, nous n’en somme qu’aux balbutiements de cette révolution. Mais tout cela ne leur enlève pas leur coté extrêmement pratique. Nous essayons simplement d’être très vigilants, c’est pourquoi nous créons nos propres serveurs et nos sites pour mettre de la musique, après il y a de bons outils créés par ces boites là, mais elles restent propriétaires. D’autres ont déjà créé des logiciels similaires, mais ils ne sont pas connus.

Comment vois-tu l’avenir de l’industrie du disque ?
Je souhaite qu’elle meure, tout simplement. Il s’agit de gros business qui se font sur le dos des artistes. C’est du foutage de gueule. Ca ne fait vivre que les musiciens qui font de la variété.

Mais tu ne peux pas cracher à la fois sur l’industrie du disque et sur My Space, ce dernier ayant une place d’outsider par rapport au modèle ancien.
Je ne crache pas sur MySpace, je dis simplement qu’il faut faire attention. Je ne dis pas aux gens de m’imiter, je n’ai pas créé de MySpace car j’ai mon propre site et les gens peuvent venir écouter ma musique aussi simplement que sur MySpace. Je n’ai pas vu l’utilité de ce dernier.

Mais cela vous freine peut-être dans votre diffusion…
Je ne pense pas, nous faisons de la musique expérimentale. Ce n’est pas populaire sur MySpace, le web marche assez pour ça. Je ne suis pas complètement 'anti', certains membres d’APO33 ont des pages MySpace. Je ne suis pas à la recherche d’être super connu, je cherche plutôt à être reconnu, en me produisant dans des concerts. Je télécharge les artistes que j’aime, je n’achète plus de Cd's. L’industrie du disque n’est qu’une industrie du business pour moi. On a toujours été en dehors de ce type de circuits.

Les artistes avec lesquels tu travailles n’aspirent pas à devenir connus, ou à vivre de leur musique ?
Si, certainement, mais pas avec des disques. Il faut savoir qu’aujourd’hui, faire de l’argent grâce au disque n’est plus possible. Où alors, il faut faire du super-ultra-commercial pour y arriver. Ceux qui font des musiques originales, décalées, nouvelles ou alternatives ne vont pas gagner d’argent avec des disques, c’est sûr.

Et avec de la musique en ligne ?
Ah, oui avec la musique en ligne peut t’amener plus de concerts, et ça, ça peut te faire vivre. Une autre alternative est en plein essor : le don. Si on est vraiment fan, on va décider de soutenir l’artiste.

Ca marche vraiment ?
Ca dépend de la popularité.

Mais les gens prennent vraiment l’initiative de donner, quand ils peuvent avoir gratuitement ?
C’est une démarche très personnelle, on ne peut pas généraliser là-dessus. Cela ne se contrôle pas comme un achat, ou en faisant du marketing.

Je suis actuellement en train de monter un autre label, Noize Mutation, qui sera un net-label, mais avec des occurrences CDR. C'est-à-dire que nous allons bientôt pouvoir mettre en téléchargement des fichiers .wav, et non des fichiers compressés, type .mp3. Donc en qualité CD. Avec les connexions actuelles, ça va devenir de plus en plus courant. L’idée sera de monter un net-label qui diffuse des travaux que je fais en collaboration avec d’autres artistes. Il y aura plusieurs niveaux, un niveau de téléchargement, un niveau d’écoute en ligne, et un niveau de petite distribution CDR, avec quelques distributeurs partout dans le monde, donc les gens pourront trouver ces objets là, en édition limitée. Mais il sera bien plus simple de le télécharger.

Avec Fibrr, nous avons mis en ligne une compile de musique expérimentale péruvienne, issue d’un concert que j’ai organisé là-bas. Et puis une collaboration que j’ai faite avec un artiste américain. Nous avons fait plus de trente heures d’enregistrement, donc j’ai mis une partie de l’enregistrement en ligne. Ce projet est intimement lié au web, nous avons chacun remixé nos enregistrements via le web, nous étions en simultané sur une plateforme, lui à New-York et moi à Nantes. Le résultat avait un rapport au web, au net-label. Tous les concerts que l’on a faits étaient diffusés en vidéo sur le net, il n’y avait pas vraiment de public, il était donc logique de les remettre sur le web.

Aline Le Hir
Angers, France


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