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EUROPE | "Une vision obsolète de la concentration musicale"

08/03/08 | Cyril Bérard

Impala est un fédération de labels indépendants européens. Lobbying politique auprès des institutions de l'UE, négociations commerciales avec les acteurs de l'industrie du disque, c'est le lot quotidien de cette association. Entretien avec Helen Smith, executive chair à Bruxelles.


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Quelle est l'activité principale d'Impala?
Le but de l'association est de regrouper des labels indépendants et associations en Europe pour pouvoir promouvoir la musique indépendante, et renforcer leur pouvoir politique et commercial dans le secteur de la musique. Les membres sont des micros acteurs et des PME, des plus grands indépendants aux plus petits, qui produisent 80% de la musique en Europe aujourd'hui. Nous nous confrontons à des questions concernant l'accès au marché, l'accès au financement et l'organisation du secteur de la musique. Le but est de faire changer la politique culturelle et économique afin de répondre aux besoins des PME. C'est en répondant à ces besoins que l'Union Européenne va pouvoir leur créer les meilleures conditions pour le développement de leurs activités. Le Président Barroso ainsi que les autres leaders européens veulent avoir une meilleure économie de la culture pour le futur. Il s'agit donc d'une raison de plus pour répondre à nos demandes.

L'essentiel de votre travail consiste donc à faire du lobbying auprès des institutions de Bruxelles?
Oui, et aussi sur les politiques de communication collective. Par exemple on a lancé il y a quelques années une nouvelle initiative pour promouvoir la musique indépendante - les « IMPALA Awards ». Avant cette initiative, on ne pouvait pas avoir un disque d'or ou platinum en Europe sans avoir vendu 1 million de copies. La barre était beaucoup trop haute pour encourager et montrer la diversité à la fois culturelle et économique. C'est ridicule de dire qu'on ne peut pas célébrer le succès en Europe en deçà d'un million de disques. Donc, nous avons décidé de changer les règles nous même en adoptant une autre échelle. Après deux ans d'activité, 500 disques ont été enregistrés, ce qui représente 50 millions de ventes. On travaille aussi sur l'image que les journalistes, les politiciens et le public peuvent avoir de l'industrie musicale aujourd'hui. Ils ont tendance à regarder comment se comportent les plus grands, et à juger l'industrie de la musique là-dessus. Nous travaillons aussi sur le fonctionnement du marché et sur les évolutions de l'industrie de la musique. Le but est de montrer la future potentiel du secteur et améliorer l'ambition politique. Nous accompagnons les indépendants politiquement et économiquement de sorte à ce qu'ils puissent se concentrer sur la musique.

Pourquoi avoir choisi cette dimension européenne?
Nous ne nous limitions pas à l'Europe. Nous travaillons aussi avec des organisations internationales, comme l'Unesco. Le regroupement européen est nécessaire parce que la Commission prend des décisions fondamentales pour le secteur. Le regroupement s'est donc fait à l'échelle européenne pour renforcer le secteur au niveau politique et commercial en Europe. On peut aussi échanger des informations et autres outils entre les membres pour qu'ils puissent les utiliser afin de négocier avec leurs propres gouvernements.

Quelles sont vos relations avec Merlin, conglomérat international de labels indépendants?
C'est une association sœur d'Impala. Nous l'avons créée conjointement avec les autres associations d'indépendants au niveau mondial. Toutes ces associations représentent quand même 80% du marché de la musique. Merlin va donc négocier les contrats collectifs, selon les besoins de ses membres.

Qu'attendez-vous de la Commission européenne?
Une politique ou la culture mène l'économie. Par exemple, ça fait des années qu'on essaye d'améliorer leur vision de la concurrence sur ce secteur. La façon dont ils analysent l'impact de la concentration est obsolète. Il faut qu'ils se posent la vraie question : dans le secteur culturel, en notamment dans le domaine de la musique, quel est le meilleur moyen pour promouvoir la diversité culturelle et économique, le choix du consommateur, et donc une vraie concurrence? Il y a 20 ans le marché était tout à fait différent, il y a avait de grands indépendants et de grandes majors, et beaucoup plus d'équivalence entre les deux. Le plus grand indépendant aujourd'hui possède 1,5 % du marché, alors que la plus grande major contrôle plus de 50 % de l'industrie musicale mondiale. Il y a un fossé indéniable. Le règlement traditionnel de la concurrence ne tient pas compte des spécificités des musiques actuelles et du rôle des PME culturelles. Il faut revoir ce principe de concurrence, et j'espère que c'est ce que la Commission va faire.

Négociez-vous aussi avec les majors?
Nous sommes confrontés à cette alternative : soit on attend 5 ans et on accepte toutes les mauvaises décisions de la Commission, soit on négocie nous même les solutions qu'on estime utiles directement avec les majors. C'est dans ce cadre que nous avons négocié un accord avec Warner, qui était reconnaissant du rôle clé que jouent les indépendants pour le futur de l'industrie musicale.

Quels sont les termes économiques négociés avec les majors?
Toute une série de solutions pour réduire la discrimination qui existe actuellement entre majors et indépendants, afin d'améliorer l'accès au marché des indépendants, et en plus d'aider les indépendants à reconstruire leur force collective.

C'est pour ça que Merlin se positionne comme la 5ème major?
Voilà c'est ça.

Le fait d'avoir des labels de toutes les tailles vous confronte-t-il à des divergences d'opinion?
Oui, comme dans toutes les associations. Lors de notre création, quand nous avons défini la politique sur la concurrence, un ou deux membres n'étaient pas d'accord et voulaient laisser les grands fusionner tranquillement. Ce qui est intéressant c'est que ces mêmes sociétés soutiennent aujourd'hui notre position selon laquelle il faut trouver des solutions pour reconstruire le marché, et dire non aux fusions sans vrais remèdes. Les opinions sont toujours différentes, mais les décisions restent collectives.

Assiste-t-on à la perte du symbolique de l'objet musical que représentent le Cd ou le vinyle?

Le marché change, il faut s'y adapter. Est-ce que ça veut dire que les music fans vont tous perdre l'envie d'avoir un objet, de perdre l'aspect tactile? Je ne pense pas. Mais il y a bien évidemment plus de diversité dans la consommation. Le danger ce n'est pas ça, c'est la concentration des marchés qu'ils soient physique ou en ligne. Les majors possèdent déjà 95% des passages radios et des disques les plus populaires en Europe.En plus, les statistiques montrent que le marché en ligne est aussi vulnérable. Quand on détient 95% des principaux marchés, pourquoi innover? Cette perte de faculté d'innovation est mauvaise pour le futur du marché. Rien n'est fait pour revigorer l'enthousiasme du consommateur. Pour ça il faut renforcer ce que l'on appelle l'économie de la diversité, par les plus petits qui sont les vrais innovateurs.

C'est le discours que vous tenez aux institutions européennes?
Oui. et après sept ans on commence à voir les résultats. L'Europe reconnaît aujourd'hui que ce sont les PME culturelles et créatives qui vont sauver la stratégie de Lisbonne avec ses buts économiques et sociaux à atteindre pour 2010. S'ils sont aussi ambitieux pour 2010, il faut qu'ils mettent en place des outils dès maintenant. Si on veut être les leaders d'une économie de la culture, il faut en créer les conditions. C'est aussi fondamental de le faire à l'échelle nationale.

Avez-vous des attentes de la France en vue de la prochaine présidence de l'UE?
Oui. Par exemple, ils vont rouvrir le débat sur la TVA, pour pouvoir réduire la TVA sur la musique. Pour ça, il faut que les autres membres Européens acceptent que c'est un pouvoir national. On va peut-être arriver à changer quelque chose dont tout le monde disait à l'époque que c'était impossible. Pourquoi? Parce ce que la politique a totalement changé. Il est reconnu que c'est la politique culturelle qui doit mener, l'amélioration de la situation sociale, culturelle et économique. La TVA sur la musique est très importante pour la survie de la culture et du marché. Si les français peuvent être précurseurs en Europe ça serait une très bonne chose. En tout cas cela faisait partie de la missive envoyée par l'Elysée à Madame Albanel au début du mandat présidentiel. Elle a ensuite confirmé à Cannes, en janvier, que la France va en faire une priorité pendant sa présidence de l'UE.

Il y a aussi, dans cette missive, une certaine "obligation de résultat" pour les entreprises culturelles, avec des activités qui doivent répondre aux besoins du public, au détriment de la création...
Cette politique de statistiques conforte la banalisation de l'offre par les grands. La plupart des indépendants ne peuvent pas concurrencer les coûts du marketing des grands. Donc il faut trouver d'autres outils et les indépendants ont quand même l'avantage d'être innovateurs. Il faut juste qu'ils aient de l'espace sur le marché. S'ils obtiennent cela, le terrain est ouvert et ils peuvent avoir accès., Néanmoins, le problème de la concentration leur coupe l'oxygène. Les données montrent que même le marché en ligne est vulnérable, c'est catastrophique pour les producteurs et les consommateurs, qui croient qu'ils ont plus de choix alors qu'ils en ont de moins en moins. Évidemment il faut répondre aux besoins du public, mais il faut se poser la question - qui est le public? Le vrai public est très divers, il aime toutes les sortes de musiques et il faut respecter et encourager le public dans toute sa diversité pour promouvoir la création et avoir un vrai choix.

Cyril Bérard
Nantes, France



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