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Qu'appel-t-on un label « indépendant » ? C'est tout simplement un distributeur ou producteur qui n'est pas dépendant du financement d'une major. Il faut savoir que les quatre grandes majors, que sont Universal, Sony, BMG et Warner, totalisent plus de 75 % du chiffre d'affaire mondial. Ce qui est certain c'est que ces phénomènes de concentration ne vont pas en se résorbant. L'industrie du disque est basée sur un modèle d'oligopole à franges concurrentielles. Cela signifie qu'autour d'un noyau très concentré, des centaines de labels indépendants qui ont le temps et la passion de faire le travail de défrichage que les majors ne font pas. Ces indépendants ne sont-ils pas, malgré eux, dépendants des majors ? De toute façon, ils n'ont pas la capacité économique de distribuer et de faire tourner ces artistes. Parce que la distribution, la communication de grande ampleur, ça coûte une fortune aujourd'hui. Les indépendants font tout le travail de terrain. Ils vont écouter les artistes en concert, à la rencontre des groupes, ce qu'on appelle le défrichage artistique qui est à la base de la production musicale. Et les meilleures ventes sont systématiquement rachetées par les majors. Au final, quelques artistes concentrent la grande majorité des ventes. Les artistes sont eux-aussi victimes de ce système ? C'est sûr, on est dans la rentabilisation maximum de l'artiste. Ce qui semble être retenu par tout le monde est le Modèle à 360°, c'est-à-dire qu'on exploite absolument tout. Ils vont faire un parfum Madonna, une ligne vestimentaire et, bien sûr, les majors ont tous les droits d'exploitation. J'appellerai plutôt ça le Modèle du cochon : on mange tout jusqu'à la poitrine de porc, avec Madonna, c'est pareil ! Quelles sont les réactions anti-hégémoniques ? La réponse qu'ont trouvée ces labels est la mise en commun des forces. La fédération Impala représente les intérêts des labels de musique et éditeurs indépendants. Pour eux, le CD n'est pas mort. Ils essayent de déverrouiller la distribution, notamment en faisant baisser la TVA sur les disques et en distribuant dans les libraires indépendantes. On voit Naïve et Harmonia Mundi faire de l'édition, Nocturne lance les BD jazz pour ajouter une plus value à la musique. Mais les maisons de disque ont réagi trop tardivement face au téléchargement. La baisse du prix des CD, la mise en valeur de l'objet, l'ajout de vidéo au CD aurait du arriver plus tôt. Selon vous, le CD est déjà mort ? Au delà du coup de l'objet, la gratuité du téléchargement a fait perdre à la musique sa valeur symbolique. Les jeunes ont un besoin fort d'identification à l'artiste ou au groupe qu'il vénère. Les disques vinyles surtout, mais les CD aussi, transmettaient cette identité dans ses pochettes, ses paroles, les remerciements du groupe, des valeurs finalement... Et la valeur de l'objet s'achète globalement. Aujourd'hui lorsque je demande à mes étudiants quel prix sont-ils prêts à mettre dans la musique ? La réponse est évidente : zéro centime. Ça va très vite, c'est effrayant ! Une seule génération a suffit pour que disparaisse cette notion de vecteur d'identité. Et les majors ne verrouillent pas que la distribution... Avec l'arrivée des téléopérateurs dans l'industrie culturelle, elles se sont empressées de nouer des partenariats. Par exemple, Orange en France est devenu l'un des principaux opérateurs culturels. Ainsi les majors maîtrisent également les contenus. Avec l'arrivée de l'iPhone et le monopole d'Orange, ils contrôlent également les normes techniques de diffusion. C'est un marché hyper verrouillé. Les indépendants se partagent les miettes dont les majors se désintéressent, ce sont des secteurs de niches, voire micro-niches, donc des marchés hyper concurrentiels. On appelle cela aussi la traînée de la comète (= long tail). Internet n'offre pas une alternative à ce système ? Au début, les artistes ont compris qu'ils pouvaient se passer des labels, grâce aux plateformes numériques de diffusion (type Myspace). Mais rapidement, la profusion des références a nui au travail de découverte et aujourd'hui les hiérarchies ne sont pas bousculées. Je ne pense pas qu'Internet fasse émerger d'artistes. Ce sont toujours les mêmes prescripteurs (radio, managers, opérateurs, etc.) qui dictent leurs critères artistiques. D'ailleurs, Myspace est quasiment déjà obsolète. Les netlabels facilitent tout de même l'autoproduction. Les netlabels signent des artistes à tour de bras, mais la notion de prise de risque a disparu. Pour un indépendant, tout l'enjeu consiste à parier sur un artiste en investissant dans sa musique. Dans la diffusion sur internet, il n'y a pas d'investissement au départ. Si le pari est perdu, ça ne change rien, et on recommence ! Par contre, on trouve des initiatives vraiment intéressantes, comme le site d'Airtist. Pour chaque musique téléchargée, l'internaute génère automatiquement 0,01€ qu'il choisit de répartir librement à travers les associations et oeuvres de son choix. Quel est alors l'avenir des labels indépendants ? Face à la concentration de l'offre et au verrouillage des canaux de distribution, l'avenir des labels va être le marché de niches et même de micro-niches. Une production a très petite échelle avec l'assurance d'un public connaisseur, même restreint, permet de dégager des bénéfices. La mise en valeur de l'objet est aussi un créneau à travailler face à la diffusion massive du Mp3...
Philippe Le Guern est sociologue et musicien, Maître de conférences à l'IUT d'Angers où il enseigne la sociologie et chercheur au Laboratoire Georges-Friedmann (Paris-I-CNRS).
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