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Il est un lieu intemporel où tout homme politique français doit établir pour les générations futures sa profession de foi européenne : Strasbourg. L'acte est quasiment rituel. François Mitterrand y prononça son testament politique européen le 17 janvier 1995. Jacques Chirac tenta de faire de même en tant que candidat en mars 2002. L'actuelle campagne présidentielle ne fait pas exception. Nicolas Sarkozy le 21 février dernier, Marie-George Buffet le 14 février, et François Bayrou le 12, ont choisi Strasbourg pour parler d'Europe. On attend les autres. Certes, la ville se prête aux apparences. Le Parlement européen, le Conseil de l'Europe et la Cour européenne des droits de l'Homme y ont leur siège. La ville elle-même est un mélange attachant et éclectique de France et d'Allemagne. Mais cette tentation de lier Strasbourg à toute réflexion européenne est le signe d'une ignorance, d'une incompréhension et d'une illusion françaises.
La donne a changé L'ignorance, c'est que Strasbourg n'a jamais joué qu'un rôle mineur dans la vie des institutions de l'Union européenne. Le siège du Parlement européen est à Strasbourg, mais c'est à Bruxelles que l'immense majorité du travail est effectuée. Les députés et leurs assistants ne se rendent à Strasbourg en moyenne que quatre jours par mois pour les sessions plénières, dans un grand chamboulement, à grand frais et à contrecœur. L'incompréhension, c'est que Strasbourg n'a jamais été qu'un symbole de l'ambiguïté de la construction européenne, fondée dans l'après-guerre sur une rédemption allemande et une ambition française. La rédemption pour l'Allemagne était, par l'Europe, d'être simplement sauvée et intégrée dans l'ordre occidental. L'ambition pour la France était, par l'Europe, de retrouver sa place dans le monde. « C'est l'Europe, depuis l'Atlantique jusqu'à l'Oural, c'est toute l'Europe, qui décidera du destin du monde ! » s'élança le général de Gaulle en 1959. À Strasbourg, justement. L'illusion d'un rapport qui n'a pas évolué. Aux débuts de la CECA et de la CEE, avec six États membres, la France a pu, avec l'appui allemand, mettre relativement facilement en avant ses propres priorités politiques. Mais les élargissements successifs, le succès économique allemand, la fin de la guerre froide et l'incapacité de la France à se réformer ont changé la donne. L'Allemagne unifiée n'a plus rien à se faire pardonner, ni à craindre. Les leviers d'influence de la France au sein de l'Union, par les fautes des gouvernements successifs, mais aussi par le jeu naturel de l'histoire, sont de plus en plus rares. Utopies françaises L'Europe ne peut plus être le terreau de l'utopie française, héritière du général de Gaulle, de façonner le monde à son image. Mais qui osera le dire ? À Strasbourg, M. Bayrou cherche vainement « l'Union de l'Europe pour changer le monde », tandis que M. Sarkozy assène : « Je veux changer l'Europe » et que Mme Royal rêve d'imposer son modèle social au Royaume-Uni ou aux pays de l'Est. Une chose est sûre : le temps des illusions françaises n'est pas épuisé.
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