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Nantes, France

FRANCE | Espérantistes de tous les pays…

09/04/07 | Jonas Roland

Unissez-vous ! Créé en 1887, l’esperanto résiste tant bien que mal aux envahisseurs. 2 millions, c’est le nombre estimé de locuteurs répartis dans le monde. Pourtant, si l’on en croit Léon Tolstoï, « deux petites heures » suffisent pour le lire couramment.

Le comte Lev Nikolaïévitch Tolstoï, francisé en Léon Tolstoï, (1828 - 1910).

Qui se souvient de ces moqueries scolaires à l'encontre des pauvres enfants se déclarant étudiants de grec ancien ou de latin ? « Mais c'est une langue morte ! », « tu perds ton temps », « tu ferais mieux d'apprendre l'anglais. » L'anglais, toujours l'anglais. C'est la langue de référence scientifique, politique ou économique, mais aussi culturelle. À tel point qu'elle semble tout à fait incontournable dans le développement intellectuel ou professionnel. La relation de ce constat avec la situation géopolitique contemporaine est évidente, les langues et cultures sont intimement liées, et la promotion de l'une se fait rarement sans l'autre. Rappelons-nous les régimes coloniaux, qui par souci d'uniformisation culturelle (sous leur drapeau, bien entendu), commençaient souvent par interdire l'ancienne langue d'usage, tout comme les rites en contradiction avec le dogme chrétien. Dès lors, l'utilisation d'une langue plutôt qu'une autre est une conséquence du rapport de force politique et culturel local. La Belgique en est un exemple, si l'on prend la peine d'observer la polémique autour des noms traduits de villes, souvent vandalisés sur les panneaux routiers, cristallisation du malaise communautaire national. Car une langue appartient toujours à une peuplade, un pays ou une terre.

Langue internationale

C'est précisément ce que refuse l'espéranto. En tant que langue construite, elle n'est l'expression d'aucune culture spécifique, se voulant neutre et apolitique. Fruit du travail du docteur polonais Zamenhof, l'espéranto, littéralement « celui qui espère » et surnom de son géniteur, voit officiellement le jour en 1887, avec la publication de la première grammaire en russe, sous le titre Langue Internationale. Il suscite très vite un vif intérêt, comme nombre d'autres langues construites à l'époque, et la population des locuteurs va crescendo, au départ surtout dans un cadre européen il faut bien le dire, alors que l'ambition est clairement internationale. Mais la langue s'ouvre sur le monde, ou l'inverse, et le premier Congrès international d'espéranto de 1905 en France rassemblera jusqu'à vingt pays représentés. La période de la seconde Guerre mondiale sera un vrai coup dur pour la langue, dans une Europe où l'Allemagne de Hitler et l'URSS de Staline, fermement opposés à l'espéranto (langue de la juiverie maçonnique internationale pour l'un, du cosmopolitisme bourgeois pour l'autre), sont les plus influents. Le coup de frein est très net, et la guerre froide entrave la communication planétaire. Aujourd'hui, le développement de l'Internet et des nouveaux outils de communication seyent parfaitement à ses ambitions d'échanges internationaux. Pourtant, les études les plus pessimistes n'estiment qu'à deux millions d'individus la population mondiale d'espérantistes. Comment expliquer ce peu d'engouement, malgré l'extrême simplicité de son apprentissage ?

Deux petites heures

L'idée d'une langue commune effraie quelque peu. L'argument de l'uniformisation à terme linguistique et donc culturelle est classique : pourtant, se revendiquant aculturel, simple outil artificiel de communication, il est dur de prêter cette potentialité à l'espéranto. Il s'agit bien d'une langue commune, et non pas unique. Certaines critiques soulignent que l'espéranto a plus de proximité linguistique avec des langues latines qu'avec certaines langues asiatiques. Proportionnellement, la Chine est pourtant l'un des pays qui comptent le plus de locuteurs. On lui reproche enfin d'être justement si peu développé numériquement alors que depuis son invention, l'espéranto n'a jamais été porté par une volonté politique d'un quelconque gouvernement. C'est-à-dire qu'il n'a jamais été obligatoire, ni souvent même proposé dans un cadre scolaire. À l'heure de l'UE, peut-être serait-il temps d'y penser. Léon Tolstoï, espérantiste convaincu, de conclure : « Il est si facile qu'ayant reçu, il y a six ans, une grammaire, un dictionnaire et des articles de cet idiome, j'ai pu arriver, au bout de deux petites heures, sinon à l'écrire, du moins à lire couramment la langue. (...) Les sacrifices que fera tout homme de notre monde européen, en consacrant quelque temps à son étude sont tellement petits, et les résultats qui peuvent en découler tellement immenses, qu'on ne peut se refuser à faire cet essai. »

Jonas Roland
Brussels, Belgique