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Quels étaient les principaux enjeux du choix d'accueillir le forum à Bombay plutôt qu'à Porto Alegre ? L'élargissement géographique, d'une part : le forum est sorti d'un axe Europe - Amérique latine. De très fortes délégations asiatiques étaient présentes, beaucoup de Pakistanais, des Coréens, des Tibétains… Un élargissement social aussi ,dont on n'imaginait pas l'ampleur. Les groupes discriminés (intouchables, femmes, pauvres…) ont massivement participé et ont joué un rôle majeur. Ces participations ont donné son vrai caractère au forum et l'ont sorti de la vision “colloque”. Un élargissement culturel, enfin : à la fois politique et au sens plus large spirituel, parce que l'Inde est une civilisation à forte identité.
Justement, les questions locales sur les clivages sociaux dans la société indienne n'ont-elles pas pris le pas sur des problèmes à portée universelle ? Les problèmes indiens et asiatiques ont été très discutés. Mais c'est un élargissement des thématiques et non une concurrence. C'est normal qu'au Brésil, on parle des problèmes des sans terre et à Bombay de ceux des intouchables. Cependant, tout a été traité : il y avait quand même 1200 séminaires. L'altermondialisme, de mon point de vue, est constitué par l'ensemble des problèmes que les peuples rencontrent dans leur vie réelle et pas de façon abstraite ou généralisée. A Bombay, on a vu qu'il était aussi une manière d'exprimer les problèmes du peuple indien. Il est important que l'universel ne se construise pas de façon abstraite. Evidemment, il y a un moment où il faut transcender le local mais si l’on oublie les situations spécifiques ou si l’on considère qu'il faut leur tourner le dos, on ne construit pas l'universalisme mais l'abstraction.
Il a souvent été reproché aux forums sociaux de ne pas faire assez de place aux "sans voix". Bombay a-t-il changé la donne ? Il est évident que l'idée de faire bouger tous les pauvres de la planète est un peu illusoire. Cela dit, le Forum n'a jamais été complètement intellectuel. Il l'est certes dans le sens où il y a débat d'idées mais pas marginalisation. Même à Porto Alegre, il y avait des mouvements syndicaux, étudiants, des sans terre… Evidemment, ce n'est jamais suffisant mais il y a une évolution très positive dans ce sens. Les couches sociales du pays se sont appropriées des débats qui les concernaient. Les sans-voix ont pu en discuter devant les autres… Même si ce n'était pas vraiment "avec" les autres, c'est un formidable soutien. Personne ne peut plus les ignorer. A Bombay, ils ont pu en tirer une reconnaissance. On n'est jamais prophète en son pays : une reconnaissance venant de l'extérieur rend visible un certain nombre de contradictions internes, de conflits. D'autre part, une partie du Forum de Bombay a eu lieu dans l'espace ouvert et non dans les salles. Une série de questions posées étaient reprises dans les séminaires. Et même la manière d'en discuter a été modifiée : parler de la pauvreté quand on est bien protégé dans une belle université, c'est une chose. En parler avec les pauvres, c'est autre chose.
Priorité au partenariat
Les tensions intercommunautaires, particulièrement fortes en Inde, n'ont-elles pas nuit au Forum ? Ces tensions font partie de la réalité. Le fait qu'elles s'expriment et qu'elles cohabitent montre que le nouvel espace créé par les forums sociaux rend possible ce qu'on n'imaginait pas: confronter les points de vue là dessus.
Un des défis du mouvement altermondialiste est de fonder "l’unité de la diversité". Or en Inde, il existe une multitude d'organisations beaucoup plus diverses qu'au Brésil… L'objectif du Forum est de respecter la diversité. C'est une chance formidable de n'être pas contraint à la médiation par des fédérations, des conglomérats… Et que puissent s'exprimer des paroles locales.
Beaucoup d'observateurs parlent tout de même d'une crise de croissance... Les gens ont une représentation d’un Forum qui devrait être organisé et où chacun arrive et trouve sa place… Peut-être même avec son nom dessus. Mais ce n’est pas ça un forum. Le pari, c'est de réussir à construire en même temps un espace appropriable par les couches populaires et aller assez loin au niveau de la réflexion. Un exercice difficile… Mais si on essaie de le juger par rapport à quelque chose que l'on connaît soit de l'un soit de l'autre, on rate son objectif.
Quels enseignements tirez-vous pour le Crid, dont vous êtes président ? Nous avons vérifié la validité de la stratégie du Crid, c'est-à-dire la priorité donné au partenariat . Le crid a pu être présent et reconnu notamment à travers ses partenariats, ce qui n'est pas le cas pour d'autres associations. S'approprier quelque chose d'aussi complexe que le Forum implique de réfléchir à partir de plusieurs points de vue. Le fait d'avoir travaillé en partenariat permet de partager et de mieux comprendre. A Bombay, l'importance de la question Nord-Sud dans la critique de la mondialisation, la liaison très étroite entre guerre et mondialisation était encore plus présente qu'au Brésil.
Aujourd'hui, le Crid et de plus en plus d'ONG travaillent en terme d'accès aux droits économiques, sociaux et culturels… L'approche par les droits est présente dans beaucoup de thématiques : la santé, l'eau… Par exemple, si l’on considère que les rapports financiers entre le Nord et le sud sont caractérisés par l'extorsion d'un côté et l'aide de l'autre, les réflexions sur les biens publics mondiaux, sur les taxations globales (écotaxe, transactions financières) ou sur la nécessité de rééquilibrer les rapports, relèvent plutôt du domaine de la redistribution liée à l'égalité d'accès au droit. Il y a eu de réelles avancées, notamment avec des ONG comme Médecins du monde sur la question du droit à la santé, ou avec des associations indiennes. Des propositions sur la dette ont aussi vu le jour. En rebondissant sur le débat de la dette irakienne, même quelqu'un comme Stiglitz présent au débat animé par le Crid sur le financement du développement, a repris et mis en avant la définition de la dette odieuse. Pour nous, appréhender la dette par le droit (politique, civil mais aussi économique et social) permet de considérer l'appréciation de la dette ancienne et de créer les conditions au niveau du droit international qui empêche la dette de se reproduire même si on l'a annulée. Nous ne sommes pas le gouvernement mondial mais au niveau de la prise de conscience, des propositions et des idées, nous constatons une progression tout à fait intéressante.
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