Excursion au pays des Jardins Noirs / Est / Zones / Accueil Journal Europa - Journal Europa

Accueil Journal Europa | Zones | Est | Excursion au pays des Jardins Noirs

Azerbaïdjan  | 

Excursion au pays des Jardins Noirs

vieille dame en fauteuil en bois


Tous droits reservéYvan Ruiz
Reportages photo | Publié le 27.01.2012 Connaissez-vous le Haut-Karabagh ? Un peu, vaguement, pas du tout… Arménienne dans l’âme mais enclavée au cÅ“ur de l’Azerbaïdjan, cette petite république autoproclamée indépendante, véritable pomme de discorde entre ces deux États caucasiens, demeure une terra incognita. Et dire qu’on a failli l’oublier ! Séance de rattrapage…

Dans le sud du Caucase, aux confins de l’Europe et de l’Asie, se cache un pays de montagnes boisées et de grandes steppes qui rappellent que l’Orient est proche. Bienvenue dans le Haut-Karabagh, au pays des "Jardins Noirs" (Kara veut dire "noir" en turc et Bagh signifie "jardin" en persan). Sachons-le, le Haut-Karabagh est un cul-de-sac. Quand on y est, impossible d’aller ailleurs. Une seule solution pour s’y rendre : s’engager, depuis l’Arménie, dans le corridor de Latchine, véritable cordon ombilical de 8 kilomètres reliant le Haut-Karabagh et la mère patrie arménienne. Suivez le guide !

Emprunter le corridor de Latchine, c’est s’élancer sur une route faite de cols étroits et sinueux. Une demi-heure de chemins cahoteux à flanc de montagne, dans une marshroutka1 bringuebalante, et on arrive enfin au "poste-frontière", où un soldat remet un document nécessaire à l’obtention du visa. Étrange procédure que d’avoir son visa après être entré dans le pays… L’expédition continue à travers ce couloir que la guerre hante. Le temps passe et il n’y a toujours pas âme qui vive.
Où sont les Karabaghtsis ?

Enfin, nous voilà à Stepanakert, capitale de la République du Haut-Karabagh. Voyons si les habitants de ces terres sont à l’image de leurs montagnes : durs et impénétrables. Sitôt que l’on entre dans la ville assoupie, on croise des regards sombres, méfiants. Comme si l’œil de Moscou était encore là, à épier le moindre de vos pas. Alors on détourne le regard en tentant de lire les énigmatiques inscriptions des échoppes.
Ça braille, ça s’égosille, ça s’époumone à gorge déployée. Pourtant, sous les visages rugueux des Karabaghtsis une joie de vivre insoupçonnable se cache. Quelques minutes à déambuler suffisent pour se faire alpaguer à grands coups de « Fransa ! Fransa ! Â» Alors, les visages s’adoucissent et l’on apprend très vite qu’ici l’hospitalité est placée au rang d’art national. On boit du cognac arménien, on mange des soudjouk2, on porte des toasts, on rit. Malgré une telle allégresse dans les esprits, une tension plane dans les montagnes du Petit Caucase. L’angoisse et l’inquiétude se lit sur tous les visages. La peur du retour de la guerre est omniprésente.

La guerre

Elle est dans tous les esprits et pas une discussion n’oublie de la mentionner. Voilà plus de vingt ans que le Haut-Karabagh a déclaré son indépendance sans jamais être reconnu par la communauté internationale. Si ce petit pays peuplé d’Arméniens revendique son rattachement à l’Arménie, cela ne justifiera jamais les massacres et les horreurs perpétués par l’Azerbaïdjan tout comme par l’Arménie. La politique de l’épuration ethnique battait son comble il y a de ça quelques années seulement. On comprend mieux la dureté et la peur des habitants dans cette poudrière oubliée. « Notre peuple appartient d’abord aux montagnes ! Â», me disait Djivan, un vieil Arménien aujourd’hui marié à une Azérie, alors que nous contemplions au loin les deux têtes en tuf rouge de Tatik u Papik, un monument symbolisant l’union du peuple du Haut-Karabagh avec ses montagnes.
La paix demeure précaire et la stabilité dans la région ne tient qu’à un fil puisqu’elle repose sur un simple cessez-le-feu sans cesse violé. Dans ce contexte, les Karabaghtsis peinent à se relever, un peu à l’image de Shushi, la ville fantôme du Karabagh.
A une demi-heure de Stepanakert, Shushi, l’ancienne capitale du Haut-Karabagh paraît veiller sur le grand plateau qui s’étale à ses pieds. En arrivant dans cette petite ville dévastée, le spectacle est saisissant : des rues poussiéreuses et désertes, des routes défoncées, des immeubles éventrés, des maisons vidées de leurs meubles, une aire de jeux qui rouillent au milieu des herbes folles. Dans cet ancien bastion azéri, les images du passé semblent flotter au-dessus de celles du présent. Les traces de la cohabitation de deux civilisations religieuses sont toujours là, gravées dans les pierres silencieuses. Aujourd’hui, les deux mosquées, ouvertes aux quatre vents, sont devenues muettes et le muezzin n'appelle plus à la prière. Dans le même temps, l’éclatante cathédrale Saint-Sauveur se dresse fièrement au-dessus de la ville. Shushi n’est plus que l'ombre d'elle-même.
Après plus de vingt ans, rien n’a bougé. Les « lignes de front Â» sont toujours présentes et les lance-missiles se font toujours face entre les deux vallées. Toujours pas en paix, ni vraiment en guerre, l’enclave est plus que jamais sous la menace d’une reprise des affrontements. Si l’indépendance du Haut-Karabagh est reconnue un jour, c’est tout un Caucase truffé de minorités indépendantistes, comme l’Abkhazie et l’Ossétie du Sud en Géorgie ou encore la Tchétchénie en Russie, qui risque d’exploser en conflit international. L’espoir renaîtra-t-il au pays des Jardins Noirs ?

1. Version soviétique du fameux combi Volkswagen, transport en commun circulant sur des trajets fixes et s’arrêtant selon le bon vouloir des passagers.
2. Sorte de saucisse sèche épicée à base de mouton, spécialité du Haut-Karabagh.

Yvan Ruiz, Nantes France

//Auteur


Yvan Ruiz
Nantes, France

//Publicité