Travailleurs du devoir de mémoire
Ils étaient embauchés par la République démocratique allemande (RDA) à partir des années 60, restaient entre deux et cinq années en Allemagne, et travaillaient surtout dans l'industrie légère et celle des biens de consommation. Malgré quelques similitudes, il ne faut surtout pas les confondre avec les Gastarbeiter («travailleurs immigrés », cf. article du Journal Europa #27) de la République fédérale d'Allemagne (RFA). La RDA voulait éviter cette expression à tout prix, car elle était toujours associée à l'idéologie du voisin de l'ouest.
Les Vertragsarbeiter («travailleurs de contrat») venaient des autres pays socialistes comme la Hongrie, l'Angola, le Mozambique, le Viêtnam ou Cuba. Ils logeaient dans des foyers sans aucun contact avec la population allemande. Un cours intensif d'allemand au début de leur séjour devait suffire pour faciliter la communication dans l'entreprise. Cependant, cela causait quelques soucis, comme l'explique une ancienne travailleuse vietnamienne : «Nous avons appris l'allemand pendant six semaines. Ce n'était pas très difficile au début, mais après quelques temps nous avons eu pas mal de soucis. Le problème principal était la langue.»
Double peine
D'autres faits compliquaient également leur vie. Il était par exemple interdit d'amener des proches du pays d'origine. Une travailleuse enceinte devait avorter ou partir. Et les contrats n'étaient pas négociés entre la RDA et les travailleurs, mais directement entre les états. Du coup, ces Vertragsarbeiter devaient céder une partie de leur salaire au gouvernement de leur pays d'origine. Encore en 2004, quelques-uns squattaient l'ambassade allemande de Maputo, pour revendiquer une somme de plusieurs millions de meticais (monnaie du Mozambique) que la RDA avait transférée jusqu'en 1989 à l'état du Mozambique. Les envois de marchandises vers le pays d'origine, notamment de vélos et de motos, étaient aussi très populaires. Ainsi un ancien travailleur vietnamien se souvient : «Moi aussi, j'ai envoyé des vélos à ma famille. à cette époque, c'était très difficile d'en avoir au Viêtnam. Nous avons toujours acheté des vélos d'une seule couleur : rouge. C'est la couleur du bonheur chez nous. Du coup, il était plus facile de les revendre.» C'est aussi pour cette raison qu'on trouve toujours beaucoup de ces véhicules dans les rues de La Havane ou de Hanoï !Double impact
Pourtant, il ne s'agissait pas des seules influences de la RDA sur ses pays partenaires. «Cet état socialiste allemand a exercé une grande influence sur Cuba pendant trois décennies, raconte Manuel Torres Gemeil, professeur à l'Université de La Havane. Plus de 10 000 cubains ont travaillé en RDA, et ils ont non seulement appris les choses techniques, mais ont aussi eu plein de souvenirs culturels.» Les traces de la RDA dans ces pays ne sont donc pas surprenantes.
Mais quel héritage ces travailleurs ont-ils laissé en RDA? à chaque fois qu'un contrat finissait, le travailleur était renvoyé tout de suite dans son pays d'origine. Moins d'un quart des 94 000 Vertragsarbeiter qui travaillaient encore en RDA en 1989 est resté. La plus grande communauté fut celle des Vietnamiens. Ceux qui restaient furent d'abord illégaux. Personne ne s'occupait d'eux. Avec l'augmentation du chômage, la xénophobie augmenta soudainement dans l'ouest de l'Allemagne. Ainsi, Amadeu Antonio, un travailleur angolais, fut la première victime de la violence de l'extrême droite après la réunification. Il ne devait plus jamais rentrer dans son pays d'origine. Il mourut le 6 décembre 1990, deux semaines après s'être fait attaquer par des adolescents.Â