Le temps politique et l'être décroissant / Importatoire / Salle de rédac / Accueil Journal Europa - Journal Europa

Accueil Journal Europa | Salle de rédac | Importatoire | Le temps politique et l'être décroissant

Le temps politique et l'être décroissant

Menace des bourses polairesMenace des bourses polaires
Mathieu Emanuel, Array
Articles | Publié le 07.01.2010 Créant de nombreux débats internes, l'association des objecteurs de croissance assure la représentation politique du mouvement. De nature associative, hostile à toute forme d'autoritarisme et agissant au moyen de la simplicité volontaire. comment ce collectif se positionne, aujourd'hui, sur l'échiquier politico-médiatique ?

Aux élections européennes de juin dernier, l'Association des objecteurs de croissance (ADOC) s'est révélée par son statut de surfeur indépendant. Elle s'est accrochée à la petite vague (0,04 %) du raz-de-marée écolo (16 %). En septembre dernier, à Beaugency, des indépendants, objecteurs de croissance et alternatifs, se sont rassemblés pour discuter des fondements politiques du mouvement. à l'heure où les questions environnementales et les fantômes de Kyoto refont surface du côté de Copenhague, la représentation politique est en débat. Comment va se positionner l'ADOC pour les prochaines élections ?Tensions anticapitalistesDepuis les élections européennes, l'ADOC n'a pas fini de se faire entendre. Auprès de qui ? NPA, PG, Europe Ecologie, les Verts… Les points d'entente et les pommes de discorde tombent et se cristallisent aux limes, entre partisans de l'anti-productivisme et de l'anticapitalisme. Lors de sa rencontre avec le Nouveau Parti anticapitaliste (NPA) en septembre 2009, l'ADOC s'est montrée rétive à signer l'appel « Urgence climatique, Justice sociale », déclaration écrite pour la conférence de Copenhague sur le réchauffement climatique. Vis-à-vis de sa ligne politique, l'ADOC a déclaré contradictoire de signer un texte dont la critique sur « la valeur travail » et « l'aliénation » qui en découlent, est absente. D'après les objecteurs de croissance, ce texte semble bercé d'illusions quant à une « moralisation du capitalisme financier » et approuver les thèses « développementistes ».

De son côté, le NPA a refusé de signer l'appel « Relocalisons Copenhague », lancé par l'ADOC. Cet appel vise à boycotter la conférence, comme le préconise l'action du mois : « Ne pas aller à Copenhague »2. En restant à la maison, il s'agit d'éviter symboliquement d'émettre du CO2 à outrance, étant donné que le sommet de Copenhague fait suite au protocole de Kyoto, signé en 1997, sur la réduction des émissions de gaz à effet de serre. Mais l'appel invite aussi à faire pression sur les plénipotentiaires et représentants du G20 au moyen d'actions d'éclat, réalisées au niveau local. Le 12 décembre est d'ores et déjà décrété journée de mobilisation internationale.

Jusque-là, l'ADOC et le NPA ont joué la coexistence pacifique. Et l'ADOC de faire la relance en proposant au NPA de s'exprimer sur l'Appel de Miremont. Cet appel est déjà avalisé par des organisations écologiques et le Parti de Gauche. Le NPA a présenté un accord de fond en lien avec le texte, en mettant des bémols sur certains points. Et lors du rassemblement européen anti-nucléaire d'octobre à Colmar pour la fermeture de la centrale nucléaire de Fesselheim, Christian Sunt, forestier à la retraite et membre de l'ADOC, a proposé une série de réunions et d'actions en commun. En réponse, le NPA a proposé de s'associer à la préparation de la mobilisation pour Copenhague. Pour les prochaines élections régionales, le NPA a fédéré la gauche anticapitaliste (PCF, PG, LO, Alternatifs, etc.) pour signer des accords politiques. L'ADOC a exprimé sa volonté de participer au débat en écartant l'idée d'une possible alliance. Représentation ou autogestionEt cette intégrité politique se prévaut du qualificatif d' « organisation autogérée » dont l'ADOC se pare pour définir son mode d'organisation. à l'heure où la campagne des élections régionales a été lancée, la question de la représentation politique ranime le feu dans les chaumières. Les convives réunis autour d'un bon repas végétarien, amandes douces, confits de soja, crêpes à l'huile de tournesol, vont regarder dans l'assiette du voisin et dans un esprit collectif : « faire de la réceptivité le critère pour juger de l'adéquation de la sollicitude envers le besoin d'autrui ».Et ce besoin d'autrui n'est sûrement pas celui d'être représenté par des « Politocs » (pour Troubles obsessionnels compulsifs du pouvoir), tel que le définit un objecteur de croissance à propos du candidat aux prochaines élections des Pays de la Loire. De ce point de vue, « être objecteur de croissance, c'est aussi penser les limites de l'activité politique des représentant(e)s élu(e)s ». Pour les prochaines élections, le ton est donné : « l'ADOC accepte la rencontre des organisations de transformation sociale et écologique de gauche mais ne suivra pas les organisations qui, au motif de faire passer quelques idées et assurer la pérennité financière de leur parti, continueront à faire l'autruche sur la politique globale de gestion capitaliste des territoires », se targue un objecteur de croissance. Ce message rejoint le point de vue qui déclarait que regrouper les aspirations des objecteurs de croissance sous la forme d'un programme électoral et l'institutionnaliser au biais d'un parti politique reviendrait « à tomber dans le piège de la politique politicienne, celle qui désigne l'abandon par les acteurs politiques des réalités sociales et l'enferme dans le jeu politique et à réduire la production de biens relationnels »1.

A l'opposé, Vincent Cheynet, ancien publicitaire, fondateur de l'association des Casseurs de pub, du Parti pour la décroissance (PPLD) en 2006, et du journal La Décroissance est largement favorable à une « conquête des institutions ». Cependant, il juge qu'autour de sa chapelle retentit le chantre de l'anarchisme et que son lopin est donc infertile pour cultiver sur les champs de la République. Son porte-parole Rémi Cardinale déclare à ce propos qu'« on ne veut pas devenir un parti de masse ». Réalisme socialiste ou fiction hollywoodienne ?Quant à la question d'un leader charismatique ou d'un représentant désigné à la tête du mouvement, l'ADOC refuse catégoriquement le paternalisme, d'aller du haut vers le bas et de cautionner une « morale moralisatrice » tiraillant les individus entre le zéro et l'infini. Fédérer contre les systèmes d'idéologie dominante et contre les vieux schémas de représentation sociale, les objecteurs de croissance prêtent volontiers leurs voix aux plus discriminés. Soutenant le rôle des femmes comme délicats intercesseurs dans les conflits et laissant parler les artistes du Tiers-Monde, notamment un chanteur comorien, Ali Saïd Achimo, dans le journal La Décroissance, qui s'exprime tel les Lettres Persanes sur le mode de vie à l'occidental. Aussi, les objecteurs de croissance n'hésitent pas à dénoncer les « écotartuffes » subventionnés par les multinationales et usant de leur charisme auprès de l'audimat pour se forger une image de décroissant exemplaire. à cet effet, un recueil de doléances regroupe sous la forme d'une pétition les signatures d'une frange des objecteurs de croissance et sympathisants dans le « Pacte contre Hulot ». Décoloniser l'imaginaireLes objecteurs de croissance accusent l'Union européenne et notamment le Parlement d'être en proie au déficit démocratique. Et contestent la validation du Traité de Lisbonne par les chefs du gouvernement, manifestation d'un manque de démocratie directe. Au sein des décroissants, le conflit majeur repose sur la représentation démocratique. Selon le chercheur Fabrice Flipo : « la méfiance envers la démocratie représentative est très forte dans ces milieux ». Vincent Cheynet se représente pourtant comme un élu de son parti et a déjà brigué plusieurs mandats alors que Serge Latouche reste campé sur ses positions d'alternatif, non-engagé dans la joute politique et les jeux de partis. Il se veut être démocrate dans l'âme, déclarant pourtant qu'il ne sait pas très bien ce qu'est la « démocratie », pensant peut-être, comme Herbert Marcuse, que ce terme n'est qu'un substantif utilisé couramment dans le vocabulaire des hommes politiques à des fins de propagande ou de coloration idéologique. Serge Latouche écarte, de même, le terme républicain d'« universel » au souhait de ne pas coloniser les consciences mais de décoloniser l'imaginaire. Si les décroissants sont en conflit de représentation, le « pari » de la décroissance réside bien dans « l'attrait d'une utopie conviviale combiné au poids des contraintes du changement ». Utopie « susceptible de favoriser une décolonisation de l'imaginaire et de susciter suffisamment de comportements vertueux en faveur d'une solution raisonnable : la démocratie écologique ».

1 : Serge Latouche, Petit traité de la décroissance sereine, éditions Mille et une nuits, 2007

Pierre-Alexandre Charrier, Nantes France