Il faut sauver le soldat grec
EUROPA: Pouvez-vous nous expliquer concrètement la situation économique de la Grèce ?
philippe Jaunet : La situation de la Grèce n'est pas bonne puisque le déficit budgétaire représente près de 13 % du produit intérieur brut (PIB) alors que, selon les critères de convergence de Maastricht1, ce déficit ne doit pas excéder 3 %. Avant les élections de novembre 2009, les chiffres annoncés par l'ancien gouvernement étaient de l'ordre de 8 à 9 %. Mais quand le socialiste Papandréou est arrivé au pouvoir, ce sont les 13 % qui sont remontés à l'Union européenne. Cela a suscité pas mal d'inquiétudes. Mais la Grèce n'est pas le seul pays européen à être en situation de déficit : les critères de Maastricht sont dépassés dans tous les pays de la zone euro. Ce n'est pas une spécificité grecque. L'ampleur de ce déficit est important mais il semble assez normal, vue la situation actuelle.
Comment la Grèce a-t-elle pu creuser son déficit à l'insu des états membres ?PJ. : Les chiffres ont probablement été tronqués. Il y a eu une manipulation comptable. En 1999, la Grèce ne faisait pas partie des pays qualifiés pour entrer dans la zone euro. En 2001, la presse économique n'était pas certaine que la Grèce soit assez vertueuse au point d'y rentrer. Actuellement, les pays européens poussent des cris d'orfraie, mais je pense que beaucoup savaient que les chiffres de la Grèce n'étaient pas réels. On a laissé faire car une complicité entre l'Europe et la Grèce semble irrévocable, et personne n'ose le dire aujourd'hui. Pour des raisons politiques, la Grèce est entrée dans la zone euro car il fallait renverser les rapports de force. Le pays leader au moment de la création de l'euro était l'Allemagne, qui a accepté de passer à l'euro à condition que la monnaie unique s'aligne sur le mark. La France souhaitait alors que des pays comme la Grèce puissent entrer dans le cercle européen pour contrebalancer l'hégémonie allemande en matière financière.
Comment l'Europe peut-elle soutenir financièrement la Grèce ?PJ. : Il n'y a pas aujourd'hui de mécanisme au sein de l'Union européenne qui le permette, d'où l'émergence d'une réflexion portant sur la création d'un fonds monétaire européen (FME). La Grèce ne demande cependant pas l'aumône, mais simplement que l'Europe envoie un signal aux marchés pour faire cesser la spéculation2. Sur le fond, l'Europe est dans une position délicate. Elle se sent obligée de soutenir la Grèce, mais elle ne peut pas le dire ouvertement. Alors que la France prône la solidarité européenne, l'Allemagne insiste davantage sur la nécessité de mettre en œuvre une politique d'austérité pour restaurer un équilibre au cœur de l'économie grecque.
N'est-ce pas paradoxal d'exiger de ce pays un tel plan d'austérité alors que le chômage et la précarité augmentent ? PJ. : La crise grecque est un enjeu politique très important. Il faut sauver le soldat grec pour assurer la stabilité et l'avenir de la zone euro. La situation grecque est un véritable laboratoire social, avec des tensions qui pourraient aller jusqu'à des soulèvements populaires. Et de savoir si la Grèce, actuellement sur la corde raide, pourra supporter une augmentation des taxes et le recul de l'âge des jeunes retraités. Comment vont réagir les citoyens grecs ? Cette crise est suivie de près par tous les acteurs économiques de l'Union européenne. Les syndicats des patrons, des salariés mais aussi les États se consultent pour déterminer une politique d'austérité, sanctionnant le comportement financier de la Grèce. En vue d'un accroissement de la dette, le pays se met en porte-à -faux avec les critères de convergence. Les dirigeants ont entamé un consensus, à la bonne surprise des membres de la Commission. Encore faut-il que cette politique d'austérité soit acceptée.Je conseille à tous les europhiles de suivre ce qui se passe en Grèce. Une partie de l'avenir de l'Europe s'y joue. Car, au-delà du cas grec, cette crise pose de nouvelles questions en matière de politique économique et d'institutions financières. La période actuelle est, de ce point de vue, à la fois riche et incertaine. Raison de plus pour s'y intéresser !
1. Le Traité de Maastricht (1992) comporte des critères de convergence qui imposent la maîtrise de l'inflation, de la dette publique (max. 60% du PIB) et du déficit public (max. 3% du PIB), la stabilité du taux de change et la convergence des taux d'intérêt.2. Ce qu'elle a reçu de la part de l'Eurogroupe fin mars, après cette interview. En revanche, la création du FME a été délaissée.