Le nouvel eldorado du football
«Honnêtement, j'ignore presque tout d'Anzhi», concède l'international Marocain Mbark Boussoufa en conférence de presse. «Les grands noms que le club a attirés et les contrats qu'il leur offre traduisent leurs grandes ambitions», ajoute-il un rien mercantile. Anzhi, c'est le FC Anzhi Makhachkala, club russe du Daguestan (Nord-Caucase), que le milieu offensif a soudainement rejoint cet hiver moyennant un salaire de 2,5 millions d'euros par an. Boussoufa, qui enchantait jusqu'ici le RSC Anderlecht ainsi que le championnat de Belgique de football (Soulier d'or en 2006 et 2010), intègre un effectif de 28 joueurs comprenant 15 étrangers. Le nouveau capitaine d'Anzhi, fraichement arrivé lui aussi, est Roberto Carlos, champion du monde en 2002 avec le Brésil. Le Caucase est bien le nouvel eldorado du football.
Car à l'Est il y a du nouveau. Le 13 mars 2009, un an avant que Vladimir Poutine ne siffle la fin de «l'opération antiterroriste» en Tchétchénie et au Daguestan, le Terek de Grozny accueillait lui le FK Krylia Sovetov Samara. Lancement du championnat russe de première division millésime 2009, premier match officiel de football dans la capitale tchétchène depuis 14 ans. De1994 à 2009, les guerres de Tchétchénie on fait rage, causant la mort de 100 000 à 300 000 personnes selon les ONG1. 10% de la population de la république du Caucase aurait été décimée, Grozny a été rasé comme Stalingrad le fut en 1942-19432. Mais la reconstruction galopante de la ville a entrainé la rénovation du stade Soultan-Bilimkhanov. Toits bleus, nouveaux gradins, on a peine à croire que c'est ici, en 2004, que le président Akhmad-Khadzhi Kadyrov avait été tué par une bombe placée sous la tribune principale.
Haut stade de mégalomanie
Aujourd'hui, c'est son fils Ramzan Kadyrov, 34 ans, qui a pris la suite. Un président mégalomaniaque, extravagant et violent, sorte de Mouammar Kadhafi du Nord-Caucase. La terreur est toujours là . Simplement elle est aujourd'hui exercée par un seul un homme. «Les assassinats, il n'y a que lui qui peut les commettre», affirme Jonathan Littell dans son saisissant livre-reportage Tchétchénie, An III3 . «Notre petit Staline», comme l'appellent les Tchétchènes, préside aux destinés du Terek de Grozny. Dans les travées du stade ce sont des portraits à son effigie que les supporters agitent. Une enceinte qui est d'ailleurs trop exiguë pour les ambitions de Kadyrov fils. En mai prochain, une nouvelle arène de 35 000 places va être inaugurée en présence de Zinedine Zidane. Pour la rencontre inaugurale, «des pourparlers sont en cours avec Barcelone, la Juventus et Manchester City», selon le ministre tchétchène des sports, Khaïdar Alkhanov, cité par l'agence étatique russe Ria Novosti. Le ballon rond à bon dos.
«Terek c'est un fleuve, Terek c'est un rêve, Terek c'est une équipe», scandent les supporters des Blanc et vert. Alors l'argent coule à flots. Le FC Terek de Grozny dispose pour cette saison de 50 millions de dollars, ce qui équivaut à un club de milieu de tableau en Ligue 1 (Lorient, Montpellier, Nice ou Valenciennes). Financé par la république de Tchétchénie, donc par Moscou, le budget de l'équipe a triplé en cinq ans. Reste à attirer des stars du football, un brin moutonnières quand il s'agit de contrés exotiques. En tête de gondole, Rudd Gullit, l'ancien attaquant néerlandais, Ballon d'or en 1987. Depuis février, il est le nouvel entraineur du onze de Grozny4. Plus de dreadlocks mais des cheveux ras. Pour un salaire de 4,5 millions d'euros par an, cela valait le coup de passer chez le coiffeur. Le président Ramzan Kadyrov veut maintenant recruter Diego Forlán, l'attaquant Uruguayen de l'Atlético de Madrid, ainsi que le néo-retraité brésilien Ronaldo. Des velléités sportives réelles mais qui s'apparentent parfois à du name dropping – ou citation de personnalités connues. Il s'agit surtout de "normaliser" la place des (riches) clubs du Caucase, sur la carte du football mondial, comme ce fut le cas dans les années 2000 avec le Qatar. L'or noir n'est d'ailleurs jamais loin quand il s'agit du carré vert. Au Daguestan, voisin de la Tchétchénie, le FC Anzhi Makhachkala – qui vient donc de recruter Mbark Boussoufa et Roberto Carlos – est ultra-financé par les pétrodollars de son milliardaire de propriétaire, Suleyman Kerimov. Philanthrope auto-proclamé qui "pèse" 5,5 milliards de dollars selon le magazine Forbes5, il est également sénateur du Parti libéral-démocrate de Russie (extrême droite ultra-nationaliste). Ce Bernard Tapie6 de l'ex-URSS s'est offert la formation de Makhachkala en janvier 2011 moyennant 60 millions de dollars. Kerimov a promis d'offrir à chacun de ses 28 joueurs une voiture à 900 000 dollars en cas de titre de champion de Russie dans les quatre ans. Une cocasserie caucase sans doute.
1. La Russie annonce la fin de la guerre en Tchétchénie, Libération du 16 avril 2009
2."Fin" de la guerre en Tchétchénie, Le Journal du Dimanche du 31 octobre 2009
3. Marc Semo, L'an III de l'enfer à Grozny, Libération du 29 novembre 2009
4. Ruud Gullit : la folle aventure tchétchène, Téléfoot sur TF1 du 20 mars 2011
5. The World's Billionaires #136 Suleiman Kerimov, publié par Forbes le 3 octobre 2010
6. Bernard Tapie est un homme d'affaires français. Ancien président du club de football de l'Olympique de Marseille. Deux fois député. Ministre de la Ville du gouvernement de Édith Cresson. Plus récemment, acteur au cinéma et au théâtre.