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Slovaquie  | 

Lubim Ta*, moi non plus

Vieille lada à Ushgorod, petite ville à la frontière Slovaque, où co-habitent Ukrainiens, Slovaques et Hongrois.Vieille lada à Ushgorod, petite ville à la frontière Slovaque, où co-habitent Ukrainiens, Slovaques et Hongrois.
Julie Boénec, Array
Articles | Publié le 17.02.2011 Je me souviens encore de ce qu'on appelait jadis la «Tchécoslovaquie». Depuis 1993, ce pays est scindé en deux parties distinctes: la République tchèque et la Slovaquie. Au cœur de l'Europe, la Slovaquie est une terre de passage, un véritable nœud ferroviaire. Sa position géographique entraîne une mutation constante de ses frontières et une forte interculturalité.

Pour bien comprendre le pourquoi du comment, un petit rappel historique s'impose. L'actuel territoire slovaque a constitué au XIe siècle une partie du Royaume de Hongrie et a temporairement été occupé par la Pologne. à la fin du XVIIe siècle, Presbourg, alias Bratislava, devient la capitale et la ville de couronnement de l'Empire austro-hongrois, unis par la famille des Habsbourg.

Le pays a subi un processus de magyarisation («de Magyar», qui signifie hongrois en hongrois) par vagues tout au long de l'histoire, néanmoins un sentiment nationaliste slovaque voit le jour dès le XVIIIe siècle sous l'influence du panslavisme.

Dans la continuité du Printemps des peuples de 1848, pendant lequel les Slovaques se rangèrent aux côtés des Autrichiens contre les Hongrois, le nationalisme slovaque continue à se renforcer. Cependant, la création de la Double Monarchie en 1867 confirmera le maintien de la Slovaquie sous contrôle hongrois. D'où vient la Tchécoslovaquie

 

Lors des traités mettant fin à la Première Guerre mondiale1, la Slovaquie, la Tchéquie et la Ruthenie2, ont été réunies sous l'appellation «Tchécoslovaquie». Néanmoins, ce mariage forcé (démantelé par l'Allemagne nazie et reconstitué en 1945) est purement artificiel: la Tchéquie, ancienne possession autrichienne, était développée et industrialisée, et sa population largement athée, tandis que la Slovaquie, sous influence hongroise, était plus rurale et profondément catholique.

 

En 1989, la Révolution de velours met fin au régime totalitaire communiste imposé par le coup de Prague de février 1948. Trois ans plus tard, le divorce est officiellement prononcé, au matin du 1er janvier 19333.

 

Enfin libre et indépendante! La codification du slovaque en tant que langue à part entière devient possible, elle qui n'était alors considérée que comme un patois. Le revers de la médaille est que la plupart des entreprises sont situées dans la zone tchèque. La Slovaquie n'a pu compter que sur son agriculture. Elle tend maintenant à développer son industrie et son immense potentiel touristico-culturel.

Pourtant, cette séparation reste assez arbitraire, étant donné que ces deux peuples partagent quasiment la même langue, et est comprise mutuellement grâce à la télévision d'État bilingue. Michal, habitant de Prešov, à l'est du pays, m'explique que beaucoup d'entre eux ont au moins un membre de leur famille résidant en République tchèque. À la louche,  200 000 Slovaques habitent en République tchèque, et environ 45 000 Tchèques en Slovaquie. Triangle amoureux entre voisins

La Slovaquie partage sa frontière avec cinq pays. En terme de «relation de voisinage», certains diront que Bratislava tient lieu de banlieue de Vienne, l'inter-culturalité avec la Pologne est assez forte, et quant à l'Ukraine, la Slovaquie est favorable à son entrée dans l'UE.

Marcin, polonais de son état, m'explique le rapport triangulaire existant entre la Slovaquie, la République tchèque et la Pologne. Pour résumer, les Slovaques se sentent proches des Polonais, alors que ceux-ci leurs préfèrent les Tchèques, se souciant des Slovaques, qui eux s'en moquent. Plus tard dans la conversation, ce même Polonais m'explique que la différence entre la Tchéquie et la Slovaquie est palpable rien qu'en franchissant la frontière routière : les Tchèques auraient une façon «germanique» de conduire, très respectueuse du code, alors que les Slovaques sont plus… comment dire… moins préoccupés par ce genre de détails.  Globalement, les relations sont plutôt cordiales, en revanche, il en est tout autrement avec la Hongrie. Le problème hongrois

Malgré un accord bilatéral signé en décembre 2003, des rapports houleux subsistent entre la Slovaquie et sa voisine hongroise. Le passé reste gravé dans les mémoires et la question de la minorité magyarophone inquiète les Slovaques. À Košice, deuxième ville du pays, située à quelques dizaines de kilomètres de la frontière, il n'est pas étonnant d'entendre parler hongrois dans la rue. Confidence pour confidence, les Slovaques n'aiment pas trop ce genre d'«invasion auditive», car par atavisme, ils redoutent toujours d'être occupés, noyés dans la culture hongroise4.

 

La présence du parti extrémiste et nationaliste SNS de Ján Slota au gouvernement Slovaque n'a pas arrangé le dialogue. Selon le quotidien conservateur critique à l'égard du gouvernement, Magyar Nemzet, les raisons expliquant le conflit hungaro-slovaque reposeraient dans «la faiblesse et l'indécision du gouvernement hongrois». L'élite politique en Hongrie lutte inlassablement depuis deux décennies contre les extrémistes, les marginaux et les antisémites. Néanmoins, le conflit actuel est considéré en Europe comme une controverse entre nationalistes slovaques et hongrois5.

Aujourd'hui, suite au changement de gouvernement hongrois, mené par Viktor Orbàn,  les relations tendent à s'adoucir.    Depuis son indépendance, gagnée de manière pacifique, le pays a poursuivi une politique d'intégration dans plusieurs institutions internationales, telles que l'OTAN depuis le 29 mars 2004, ou l'Union européenne depuis le 1er mai 2004. En 2005, le pays fut élu pour la première fois au Conseil de sécurité de l'ONU. Depuis le 1er janvier 2009, la Slovaquie frappe ses propres euros. Košice sera en 2013 Capitale européenne de la culture, main dans la main avec Marseille.

* «Je t'aime» en Slovaque

1. Traité de Saint-Germain-en-Laye en 1919, et celui du Trianon en 1920 (aussi connu sous le nom de traité de Versailles).2. Existe jusqu'en 1939.3. La Slovaquie devient alors une république parlementaire. Son système juridique a été modifié pour se conformer aux critères de l'OSCE, rompant avec les dernières traces de la doctrine marxiste-léniniste. Le système de droit civil se base sur des codes hongrois.4. Il y a environ 514 000 Hongrois habitant en Slovaquie, ce qui constitue environ 10 % de la population, principalement dans le sud du pays et environ 25 000 Slovaques en Hongrie (soit environ 0,12 % de la population), selon Eurostat.5. D'après un article de Szabolcs Szerető, paru dans Eurotopics en novembre 2008.

Julie Boénec, Dour Belgique