Nouvelles bibliothèques et conflits numériques
L'ouverture de la connaissance au plus grand nombre est une entreprise noble mais ardue. Les savoirs de l'humanité ont toujours été compilés dans des livres, de façon plus exhaustive dans des encyclopédies, ou encore de manière beaucoup plus ambitieuse dans des bibliothèques. Depuis le projet Gutenberg de 1971, décrit en introduction à ce dossier, plusieurs initiatives de bibliothèques numériques ont été lancées avec plus ou moins d'ambition et de succès1.Le géant du web, Google, s'est également lancé dans cette entreprise avec l'objectif démesuré de numériser la totalité des livres de la planète pour les rendre disponibles sur son moteur de recherche. Né en 1998 à partir du sujet d'étude de deux universitaires californiens, Larry Page et Sergey Brin, Google est devenu une entreprise incontournable sur la scène internationale. Une ascension fulgurante au regard de la place quasi-monopolistique qu'elle occupe aujourd'hui sur le web. En juillet 2009, elle concentrait près de 85% des requêtes sur moteur de recherche et recenserait environ un trillion de pages2. Pour héberger tous les services qu'elle propose (partage de photos, vidéos, documents, messagerie électronique, hébergement de sites, etc.), Google posséderait tout simplement le parc de serveurs le plus important, avec pas moins de 450 000 à 2 millions de machines localisées sur 40 à 400 sites dans les quatre coins du monde, suivant les sources3. Ces chiffres sont jalousement gardés secrets par la société, c'est la base de leur réussite. L'enjeu du numérique est bien la mise à disposition des données, et donc leur compilation. D'où la volonté d'une collection exhaustive des ressources de la toile. Grâce à des robots aux algorithmes perfectionnés qui indexent le plus de documents possible et présentent des résultats pertinents, Google truste les recettes publicitaires de la toile (75% du marché américain3).Cette volonté de monopole dans la recherche d'informations en ligne a poussé Google à couvrir tous les domaines, pour toucher plus et mieux cibler les clients potentiels de ses annonceurs. Les lecteurs de livres numériques, de plus en plus nombreux, en font partie. Le business est simple : dis-moi ce que tu lis, je dirai ce que tu consommes (à qui veut bien me l'acheter).Google Livres est donc un projet de numérisation des livres entamé dès décembre 2004. Les partenariats avec des bibliothèques, principalement issues des universités américaines au départ (et pour commencer celle de Stanford d'où sont originaires les deux fondateurs de Google), s'étendent aussi à Madrid, Lausanne, Oxford, Gand, Lyon et les régions de Catalogne et de Bavière. L'entreprise semble noble puisqu'elle vise à « permettre aux lecteurs d'accéder aux livres qui les intéressent » et souhaite « aider les internautes à découvrir de nouveaux livres et les éditeurs à trouver de nouveaux lecteurs. »4 Google Vs Europeana
Certes, Google possède actuellement 80% des livres numérisés. Certes, elle a un chiffre d'affaires de plus de 21 milliards d'euros en 2008, mais il ne faut pas pour autant oublier l'initiative Europeana. Un projet développé par la Commission européenne sous l'impulsion de la France, en particulier par l'ancien directeur de la Bibliothèque Nationale de France, Jean Jeanneney, qui écrivait : « Voici que s'affirme le risque d'une domination écrasante de l'Amérique dans la définition de l'idée que les prochaines générations se feront du monde »5. Ce projet a trouvé un écho dans toute l'Europe puisqu'il regroupe désormais 25 des 27 pays du Vieux continent. Considéré comme « une chance de donner une plus grande visibilité à tous ces trésors enfouis au fin fond de nos bibliothèques, musées et centres d'archives »6, Europeana permet aux internautes un accès direct aux œuvres tombées dans le domaine public. Dans l'optique de rassembler le patrimoine culturel européen (livres, cartes, tableaux, photos, etc.), le projet proposait en décembre 2009 un total de 5 millions d'œuvres, avec un objectif de 10 millions pour 2010, et le double pour 2012. Mais derrière ces belles annonces, Europeana n'arrive pas à la cheville de Google, comme l'illustre la pathétique anecdote du 20 novembre 2008, jour de son ouverture, où un flot « excessif » de visiteurs (3 000 en tout et pour tout) avait réussi à faire saturer les trois serveurs, contraignant Europeana.eu à fermer son site dès le premier jour7.Cela montre aussi la différence de force de frappe par rapport aux (soit-disant) 10 millions de livres numérisés par Google. L'autre différence se situe dans l'objectif de chacune des bibliothèques. Car si l'argument philanthropique de démocratiser le savoir est mis en avant des deux côtés, il est plus facilement défendable par une institution financée avec de l'argent public que par une entreprise cotée en bourse, tel un combat opposant la bibliothèque d'Alexandrie à la chimère de la tour de Babel... Levée de boucliers... en mousseEn 2009, sur plus de 10 millions de livres, 1,5 millions ont pu être lus gratuitement car ils font partie du domaine public, et 2 millions viennent des accords passés avec les éditeurs. Pour les 6,5 millions restants, les internautes n'ont accès qu'à de courts extraits, en raison de droits d'auteur partiellement cédés. En effet, tout le monde ne le voit pas du même œil. Aux États-Unis, les éditeurs et les auteurs américains ont lancé une procédure collective dès 2005 pour protester contre la numérisation et la diffusion des livres sans leur autorisation. Mi-novembre 2009, ils ont trouvé un accord, qui ne s'applique qu'aux ouvrages anglo-saxons : pour chaque livre numérisé par Google, deux tiers des revenus de son exploitation vont aux ayants-droit8. En décembre dernier, la justice française a rendu le premier jugement européen contre Google en faveur des éditions La Martinière, à l'origine de la plainte, soutenues par le Syndicat national de l'édition et la Société des gens de lettres. Condamné à verser 300 000 euros de dommages et intérêts au grand groupe d'édition français, une interdiction de numériser et diffuser des ouvrages sans autorisation des auteurs et éditeurs, et une amende de 10 000 euros par jour de retard. Et l'Europe veut aller plus loin, avec la récente création d'un comité des sages européen regroupant les ministres de la Culture des 27, à l'initiative de Frédéric Mitterrand. Ce comité a pour mission de « développer une doctrine commune et lisible sur les conditions du partenariat public-privé » qui s'avère finalement être un moyen de trouver des terrains d'entente et de coopérations entre Google et les bibliothèques nationales. La même BNF qui avait initié le projet Europeana en s'opposant radicalement à la mainmise américaine, revoit son jugement sous l'égide du ministre français de la Culture. Le même Frédéric Mitterrand qui initiait le comité des sages européen, après avoir calculé le coût de la numérisation de ces fonds, constate que l'argent de son Grand emprunt de 2009 sera insuffisant. La seule numérisation des ouvrages de la IIIe République française coûterait quelques 60 millions d'euros. Des ambitions qui ne sont pas encore à la hauteur des porte-monnaies de l'UE.
Sources :Â
1. Marie Lebert, Une courte histoire de l'ebook, NEF, Université de Toronto, 2009.2. Olivier Duffez, Webrankinfo.com, septembre 2009.3. The Economist, octobre 2008.4. www.books.google.fr5. Jean-Noël Jeanenney, Quand Google défie l'Europe, Mille et une nuits, avril 2005.6. Discours de Viviane Reding, commissaire européenne chargée de la Société de l'information et des médias, pour le lancement d'Europeana à Avignon, le 17 novembre 2008.7. François Lambel, Le Monde Informatique du 27 novembre 20088. Le Monde du 16 novembre 2009.