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La fiction est-elle plus réaliste que le réel?

Filmography (Crédit: sashamd Cc)Filmography (Crédit: sashamd Cc)

Articles | Publié le 02.05.2011 La soirée «Images des quartiers – quartiers en images» impulsée par Citizen Nantes, a réunit deux réalisateurs de "documenteurs", le 7 avril dernier au Katorza. Leurs films posent la question de la représentation des quartiers populaires à la télévision. Farid Lozès et Nama Keïta nous parlent de leur travail de réalisateur.

Europa: Vous utilisez tous les deux le docu-fiction ou "documenteur". Est-ce que c'était l'envie de faire une satire des médias ou plutôt de jouer sur la véracité du «vu à la télé»?

Farid Lozès: Le réel est complexe, comment peut-on le montrer? Tout récit est mis en scène, et je trouve que les reportages de télévision sont un peu manichéens. J'avais envie de jouer avec les codes qu'utilisent les journalistes télé. Ils ont un pouvoir assez important et un rôle à jouer dans la société, mais ils le font de manière assez médiocre. J'avais envie de montrer que dans la représentation du réel, on peut aller plus loin avec la fiction que la soi-disant représentation objective du journalisme.

Nama Keïta: J'ai la même critique du journalisme, mais j'ai voulu l'exprimer de manière satirique. Le choix du docu-fiction doit entraîner les gens à se demander si c'est vrai ou pas. La parodie c'est un peu pour montrer aux journalistes leur propres erreurs. Avant de faire du cinéma, j'aurais aimé être journaliste. Mais je ne voulais pas être bridée par une rédaction, j'ai plutôt envie de raconter ma vérité. Je ne veux pas taper sur tous les journalistes, c'est juste qu'on ne voit pas le réel à travers le même prisme.

 

Est ce qu'à travers ces films, vous avez la sensation de faire de l'éducation aux médias?

N.K.: Personnellement non. Je ne suis pas là pour éduquer qui que ce soit. Je prends juste le droit, en tant que citoyenne, de dire ce que je pense. Que je sois écoutée ou non, peu importe. Je n'ai pas la prétention d'imposer mon point de vue sur la vie dans les quartiers, mais je tiens à tenir mon discours. Le cinéma est le procédé que j'ai choisi.

F.L.: Le film Sabah émane d'une association qui avait cet objectif d'éducation aux médias1. J'ai organisé au sein de cette structure ce qu'on a appelé les Cafés-télé, où on invitait les personnes qui fabriquent les programmes de télévision pour les confronter à leur public. Les gens de télévision ont rarement l'occasion de mesurer comment leurs programmes sont perçus. Donc clairement, oui, il y avait une volonté d'éducation aux médias dans la période où j'ai réalisé Sabah. Après ça n'est pas ma fonction première, en tant que réalisateur de fiction.

Vos deux films utilisent les codes du reportage télé, mais sont entièrement réalisés avec comédiens et mise en scène. Avez-vous une anecdote sur le tournage de vos films?

N.M.: Le tournage de mon film a été tout sauf «prise de tête». Par exemple, pour la scène de l'appartement, on est allé chez la sœur du cadreur, et on lui a retourné son salon pour y mettre du bordel. C'était jouissif! On savait où on allait, donc on a tourné dans la bonne humeur. J'ai même laissé la liberté à mes acteurs d'improviser ou de reformuler leurs répliques. Comme ils avaient compris ce que je voulais faire de ce film, ils se sont pris au jeu et c'était à mourir de rire. J'étais tout sauf une réalisatrice sérieuse! Pour le travail de montage, par contre, ça a été beaucoup plus compliqué... Mais j'ai vu les progrès par rapport à mon premier film, tourné en mars 2005. Il y a encore du travail pour arriver à la perfection, mais ça m'a vraiment donné envie de refaire du docu-fiction.

 

F.L.: Je voudrais raconter le tournage de l'émeute, qui est une assez grosse scène, avec des moyens très importants: le SAMU, les pompiers, des vrais policiers, des faux policiers, des figurants, des militaires, des faux sapeurs-pompiers, et Sabah a la jambe cassée. Olivier Raoux m'a filé un coup de main sur cette scène. Il est un grand chef décorateur du cinéma français, il a notamment été césarisé pour son travail sur le film La Môme. Il m'avait été présenté par Carole Nouchi, ma co-équipière dans l'aventure. Il a apporté tout son professionnalisme juste pour une flaque de sang. «Tu veux qu'elle s'étende en 10 minutes ou en 30 secondes? C'est du sang qui vient de telle artère. Il va faire froid, il faudrait chauffer l'hémoglobine.. » J'étais complètement fasciné par son travail. Je parle d'Olivier car il est décédé récemment2. Il avait été très impressionné par cette scène, tournée en trois heures au lieu de cinq jours dans le milieu du cinéma... C'était une scène magnifique. De vrais flics se retrouvaient aux côtés de jeunes de banlieues, et à la fin du tournage, on voyait des jeunes qui couraient avec un tas d'écussons «Police nationale» collés sur la casquette. Cette scène était belle pour deux choses: pour le travail d'un monsieur comme Olivier Raoux, et pour la complicité qui s'est instaurée entre les comédiens. Voilà, c'est simple, il faut juste réunir les gens autour d'un projet commun, et il y a des choses qui se passent.

 

1. Olivier Raoux est décédé le 22 mars 2011 à l'âge de 49 ans.

 

2. L'association As de Pic, Sainte-Geneviève des Bois (91).

 

Nama Keïta, réalisatrice nantaise de 26 ans, présente Enquête d'investigation, tourné à Bellevue en 2008. Elle parodie les magazines de télévision pour dénoncer une traitement trop négatif et conventionnel des reportages sur les banlieues.

 

Farid Lozès, réalisateur autodidacte issu du milieu associatif, nous parle de Sabah, tourné en 2005 en Essonne. C'est le portrait d'une jeune présidente d'association, dynamisant la cité, mais arrêtée nette dans son élan par l'éclatement d'émeutes dans son quartier.

Estelle Gaucher, Nantes France