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Enfumage médiatique

Enfumage médiatique
Magali Planès, Array
Articles | Publié le 15.10.2010 La presse internationale a perçu les incendies qui ont frappé la Russie cet été comme une conséquence de l'échec du pouvoir de Moscou. Alexandre Latsa, jeune journaliste, s'est radicalement insurgé contre cette interprétation. Il nous donne ici une vision très personnelle, de là-bas.

Alexandre Latsa est un journaliste français vivant à Moscou. Sur son blog, La Dissonance, il souhaite à travers ses écrits mieux faire connaître la complexité de la Russie, ce pays de la taille d'un continent.

Europa : Pouvez-vous rappeler brièvement quelques chiffres (foyers, victimes, hectares, délogés...) concernant les incendies qui ont ravagé la Russie cet été ?Alexandre Latsa : Tout d'abord les incendies terribles qui ont frappé la Russie sont la conséquence d'une intense sécheresse qui a duré de fin juin à août 2010. Le bilan est assez dramatique puisque 29 000 foyers d'incendies naturels se sont déclenchés, d'une superficie totale de 927 500 ha, causant la mort de 55 personnes et détruisant près de 2 700 maisons. Pendant cette canicule, des feux de tourbières autour de Moscou ont noyé la capitale dans une atmosphère de fumée assez irrespirable, qui a entraîné une sur-mortalité importante dans cette ville cet été, surtout chez les personnes âgées, de l'ordre de 60 %, soit une dizaine de milliers de personnes. Au jour d'aujourd'hui, des incendies mineurs continuent de brûler dans l'Altaï, à la frontière avec le Kazakhstan mais également dans l'île de Sakhaline, sur la côte pacifique.Comment peut-on relativiser le nombre de victimes et les forêts détruites ?A. L. : Il n'est pas question de relativiser mais d'étudier calmement les faits, voir ce qui s'est réellement passé en prenant en compte les réalités du terrain, et l'environnement. Tout d'abord la Russie est un pays immense, très étendu, grand comme 31 fois la France et 2 fois les états-Unis. Le nombre de pompiers y est deux fois inférieur à celui de la France (22 000 contre 55 000) et ceux-ci ne sont pas vraiment rôdés à lutter contre des incendies de cette ampleur. La moitié du territoire russe est boisée (8 millions de km²) et de nombreuses parties de ces forêts sauvages sont des zones relativement vides, souvent pas alimentées en eau courante avec des maisons en bois. Il est assez facile de comprendre que les feux se soient dès lors propagés rapidement mais également que l'État ne pouvait que « peu » faire techniquement pour arrêter ces incendies. Néanmoins si l'on regarde les chiffres de plus près, on s'aperçoit que finalement les 975 000 ha qui ont brûlés ne représentent « que » 0,05% du territoire russe. On oublie vite – merci les médias ! – que l'incendie de Cedar (USA) en 2003 avait détruit 4 847 maisons. Je donne cette comparaison avec un pays comme l'Amérique qui est préparé et équipé à répondre aux incendies. Pourquoi est-ce que le traitement des médias européens, et notamment français, est-il si éloigné de la réalité ?A. L. : La presse s'est déchaînée contre le pouvoir russe, lui attribuant toutes les responsabilités dans les dommages collatéraux de ces incendies, et même dans leurs déclenchements ! Mais enfin lorsque chaque année en Amérique brûle 3 fois ce qui a brûlé en Russie cet été 2010, on n'entend aucun journaliste marteler que la responsabilité est celle du pouvoir démocrate ou républicain en place. J'étudie intensément le traitement médiatique français de la Russie, pays dans lequel je vis et travaille, c'est incroyable. Il y a une volonté parfaitement claire de discréditer ce pays, de le faire passer pour une dictature, une sorte de tiers-monde noir, rouge et brun, dans lequel il n'y aurait aucune liberté et qui ne partagerait pas les valeurs « paneuropéennes ». La majorité des étrangers, généralement européens, que je rencontre sont sidérés du fossé existant entre ce qu'ils lisent sur la Russie dans leurs médias nationaux, et la vie réelle. Le problème est pour l'instant politique, voire même géopolitique. La Russie est la puissance émergente qui inquiète l'Occident américano-centré, car elle n'est pas sous contrôle de l'Otan. C'est une puissance nucléaire, politique, et qui a une vision qui ne « cadre » pas avec le projet unipolaire que certains espèrent pour le monde de demain. C'est une puissance souveraine, et l'affirmation de cette souveraineté est la grosse raison du matraquage médiatique dont elle est victime dans la presse occidentale.Mais n'y a-t-il pas aussi une manipulation des médias russes ?A. L. : Les télés russes sont effectivement relativement contrôlées par l'état, mais pas beaucoup plus qu'en France, voire moins. Je veux dire par là qu‘il y a des médias « d'opposition stricte » au pouvoir et surtout que le « ton » employé en général dans les médias en Russie est autrement plus libre et rentre-dedans. Quant à la presse écrite elle est très variée et une réelle presse d'opposition existe. Soyons sérieux, tout autant que le pouvoir russe a une emprise relativement forte sur les médias, en France de façon très subversive on a totalement anesthésié la liberté d'expression. Et il n'y a qu'à voir la façon dont les médias français parlent de la Russie pour bien se rendre compte du niveau de totale désinformation, voire de propagande.  Par contre, lorsque la presse russe parle de la France, c'est « relativement » objectif.On a pu voir des photos de Poutine aux commandes d'un canadair. Ne tente-t-il pas de tromper l'opinion publique ?A. L. : Et De Gaulle en uniforme qui regarde un essai nucléaire ?! Non je ne crois vraiment pas. Vladimir Poutine a depuis son élection toujours été sur le terrain et s'est toujours comporté en homme d'action. C'est un homme de terrain et un grand sportif, et qui a toujours été au contact de la population et des événements difficiles. Effectivement il s'est donné cette image d'être là dans un avion de chasse, là dans un canadair... C'est son style, il n'y a rien de très « manipulant » là-dessous puisqu'il est réellement comme cela, sur le terrain et ça depuis mars 2000. Il faut bien comprendre également que cela plaît beaucoup aux Russes.Est-ce que les hausses des cotes de popularité de Medvedev et Poutine en sont la conséquence ?A. L. : Les cotes des deux hommes sont relativement toujours élevées et très stables, elles ont légèrement fléchi pendant les incendies mais c'est normal après de tels événements, et au sortir d'une crise financière mondiale durant laquelle la Russie comme tous les pays du monde a été touchée. Globalement les Russes font confiance au pouvoir central. Un programme de reconstruction est mis en place pour les personnes qui ont perdu leur logement. Combien de personnes pourra-t-il toucher ?A. L. : La reconstruction des maisons détruites est prise en charge par l'État, dans de relativement bonnes conditions. L'équivalent de 135 millions d'euros ont été débloqués pour aider les victimes des incendies. En gros 50 000 euros par maison ce qui est assez conséquent car les reconstructions se font selon des standards bien supérieurs à l'état des maisons détruites. En outre, chaque famille de victimes a touché une « aide » supplémentaire de 1 million de roubles, soit près de 25 000 euros. Pour ceux qui se demandent si les reconstructions ont vraiment lieu, il est possible de suivre en direct, via des webcams l'évolution des travaux.

Théotime Roudin, Rennes France

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Théotime Roudin
Rennes, France

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