Changer l'image médiatique de la banlieue
Europa: Vous vous accordez à dire qu'on ne montre qu'une image négative des quartiers populaires à la télé. Est-ce que ce problème est présent dans tous les médias?
Farid Lozès: La qualité du traitement de l'information dans la presse écrite est quand même supérieure à celle de la télé. Le problème vient des contraintes de production. Aujourd'hui, la télé montre des images qui illustrent un propos, un commentaire. Du coup, ça reste de la presse écrite, le sujet est pratiquement écrit avant même de commencer le tournage. La télévision est un média qui doit s'adresser à tout le monde, donc cherche un dénominateur commun, un traitement minimum de l'information. Ce média a un tel pouvoir, et un tel impact dans la société, que l'abaissement du seuil de ce qu'on croit le public capable d'entendre ou de comprendre devient problématique. Il y a un manque d'exigence de la part des journalistes de télévision, qui est assez dommageable. Dans les années 70, il y avait quand même une qualité d'analyse, de propos et de commentaires qui n'existe plus du tout dans le magazine télé aujourd'hui.
Nama Keïta: Dans les écoles de journalisme, on se pose la question de comment amener l'information. C'est peut-être un peu naïf, mais dans la presse écrite, le processus même d'écriture oblige à prendre le temps de former sa pensée. Les médias télévisés, eux, se demandent comment rentrer dans le format. Sur un journal de 40 minutes, il doit y voir tant de sujets, donc il faut aller au minimum. Résultat, les journalistes omettent des éclairages qui leur semblent inutiles mais qui sont indispensables à la compréhension. Comme le disait Farid Lozès, la télé a une telle puissance, elle est dans tous les foyers. Pour moi, le danger c'est que les politiques prennent l'information en main. Pour que la presse soit libre, il faut laisser les journalistes mener leurs enquêtes.
Comment d'après vous, peut-on changer cette image?
F.L.: Le problème n'est pas inhérent à la télévision, c'est un mal français. On ne détecte pas les gens qui ont un potentiel. Aux États-Unis par exemple, on donne facilement leur chance aux gens qui ont du talent. S'ils se plantent, c'est terminé, mais on les aura cherché pour leur potentiel. En France, on protège sa place. On aurait pourtant tout intérêt à découvrir les jeunes talents et à s'en enrichir. Donc je pense que les chaînes de télévision doivent détecter des sujets journalistiques susceptibles d'intéresser. On arrive à le faire sur le développement durable, débusquer les initiatives originales et porteuses. C'est la même chose sur les banlieues. Il y a des réussites exceptionnelles, des jeunes de quartiers qui deviennent les rois de la finance et s'exilent à Londres. Ils quittent le pays parce qu'ils n'ont pas d'opportunité en France. Et ça, ce sont des histoire qu'on n'a pas envie de raconter.
N.K.: Je fais malheureusement le même constat, le problème est culturel et social. Je viens d'une famille où on te laisse te débrouiller tout seul, on ne te met pas le pied à l'étrier. Cette combativité, je l'ai mise à contribution pour faire mon film. Et ça a vraiment lancé la machine de ce qu'est devenue ma vie, que ce soit mes études, les amis que je rencontre, toute l'expérience que j'ai pu me faire au niveau cinématographique. Ce n'est pas parce que je suis noire, ou que j'habite Bellevue que je dis ça. Je suis avant tout Nama, et je n'ai pas envie qu'on me mette des bâtons dans les roues. Alors j'ai fait en sorte de provoquer les choses.
Que pensez-vous des médias participatifs, au travers desquels les jeunes peuvent eux-mêmes produire l'information?
F.L.: Je trouve ça super, mais pour avoir fait partie de jurys de festivals de "films de banlieues", je trouve leur qualité assez pauvre. Ils cherchent à imiter la télévision. Donc au-delà du côté initiation, il faut faire attention à ce discours de victimisation, qui dit que la télé refuse ces films par ostracisme. Je crois que quand un film est bon, il a toute ces chances auprès des diffuseurs. Quand un film n'est pas suffisamment bon, qu'il provienne d'une association de banlieue ou pas, il sera refusé. Mais c'est quand même important que les jeunes s'emparent de cet outil, car il y aura forcément un pourcentage de petits génies qui émergeront de ces initiatives.
Est-ce que vous connaissez des jeunes qui participent à des médias de quartiers?
N.K.: Oui, j'en connais qui ont participé mais de manière ponctuelle. Je pense qu'au bout du compte, ils ne s'y retrouvaient pas. Non pas à cause des contraintes éditoriales, mais plutôt parce qu'il ne s'agissait pas de leur propre initiative. Ce n'est pas parce qu'on habite en banlieue qu'on doit se contenter du média de quartier, si on veut s'exprimer. À un moment, c'est plus valorisant de créer son propre produit que de participer à une «bonne action» du quartier.