Le Danemark, l'extrême droite européenne et les réfugiés
Récemment, le Danemark a créé un précédent inquiétant en rétablissant les contrôles à ses frontières avec l'Allemagne et la Suède. Le Parti Libéral, à la tête d'un gouvernement minoritaire, a cédé aux demandes du Parti Populaire Danois, à tendance extrême droite. En faisant cela, le Danemark a créé un précédent dangereux pour l'Union Européenne et ses états membres. Pendant que les populistes d'extrême droite danois savourent des chips au bacon, la présidente du Front National, Marine Le Pen, se réjouit certainement de cette nouvelle1 .
Des idées mêmes qui ont fondé son existence au déficit en information et en démocratie, l'UE est face à des problèmes considérables. Si la seule raison d'être de l'UE est de servir les prérogatives des états et du marché, elle est peut-être vouée à l'échec. Pourtant, l'UE a véhiculé certains progrès. Elle a, entre autres, instauré une législation supportant l'égalité des hommes et des femmes et les droits des minorités. Elle s'est assurée du respect des droits humains de base, notamment par l'abolition de la peine de mort dans les états membres. La libre circulation dans l'Espace Schengen est certainement la réalisation la plus louable et la plus visible de l'UE à ce jour.
Une menace latente
Ces avancées sont justement celles qui sont menacées par le populisme d'extrême droite. Les valeurs et le succès de ces mouvements représentent une réelle menace – qu'elle s'exprime à travers le Parti Populaire Danois, le Front National ou des figures célèbres comme l'indélicat premier ministre italien Silvio Berlusconi, dont le respect pour la démocratie est au mieux une farce2. Les horreurs du 20e siècle ne sont pas assez éloignées pour que l'on se permette de les oublier – et il serait malvenu de considérer la menace du fascisme populiste d'extrême droite comme un danger historique.
Pourtant, à la plus grande joie des mouvements populistes d'extrême droite à travers l'Europe, la “remarquable réalisation” qu'est l'espace Schengen est à présent menacée. La manœuvre danoise n'est pas aussi imprudente qu'elle est inquiétante. L'acte en soi n'est pas tellement effrayant, mais c'est de sa performativité que l'on devrait s'inquiéter. En rétablissant ses frontières, le Danemark a remis sur la table une question qui ne devrait plus exister, permettant ainsi à l'extrême droite d'orienter les décisions politiques. C'est ce qui commence déjà à se passer en France où Nicolas Sarkozy, sous la pression du Front National, a adopté certaines de leurs idées comme l'interdiction de la burqa.
Les actions de l'extrême droite danoise, qui sont d'un racisme à peine dissimulé, émanent de l'actuelle crise en Afrique du Nord et en particulier en Libye. L'image de hordes de réfugiés tentant désespérément d'entrer en Europe – car ils n'ont nulle part d'autre où aller – a donné au Danemark l'élan populiste suffisant pour forcer le gouvernement à défier le régime frontalier de l'UE. Par conséquent, une confrontation se prépare, la Commission européenne et le Parlement ayant vite mordu à l'hameçon3. Ils donnent ainsi à cette politique réactionnaire primaire plus de publicité et de crédibilité qu'elle ne le mérite. Il existe une alternative à ce genre de politique chauviniste.
Une autre issue
Ne serait-ce pas une meilleure solution pour l'UE de prêter une assistance utile à ces populations? Et par cela, je ne suggère pas d'aider les régimes du "Tiers Monde" en laissant dépérir ces populations dans des camps aux abords de l'Europe4. Cet aspect de l'actuelle politique de voisinage de l'UE est certainement une de ses réalisations les moins louables. Que valent nos droits, nos libertés et notre bien-être matériel si leur prix est de le refuser aux autres? Pour les membres de l'extrême droite, les "étrangers" sont à craindre, voire à haïr. Malheureusement, cette logique a un très grand pouvoir en Europe, malgré tous nos beaux discours sur les droits des hommes. Ces droits sont-ils réservés à nous seuls? Il semblerait que oui.
La meilleure solution pour l'UE, tant aux problèmes actuels avec l'extrême droite danoise qu'en réponse à la crise en Afrique du Nord, serait d'utiliser son pouvoir diplomatique et économique pour apporter une aide concrète à ces populations. Une solution basée sur l'amitié, l'égalité et un sens partagé des valeurs, des droits de l'homme et de la dignité serait sûrement la plus grande réalisation de l'Union Européenne à ce jour. Ceci permettrait de réellement aider les populations d'Afrique du Nord, en leur octroyant les mêmes droits et la même dignité auxquels nous aspirons, tout en faisant taire l'extrême droite et en l'empêchant de diriger les décisions politiques à travers un populisme xénophobe. Sinon, la politique de voisinage de l'UE est une politique où voisin signifie uniquement "gardez vos distances"5. Échouer à trouver une solution à ces problèmes ne serait autre qu'une capitulation en faveur de l'extrême droite et un échec de notre éthique d'assistance aux pays voisins.
1. Article dans le Guardian du 15 mai.
2. Umberto Eco met en valeur cette menace regressive représentée par Berlusconi dans son essai À reculons, comme une écrevisse.
3. Article dans le Guardian du 13 mai.
4. “La vie nue”, un concept mis en avant par le philosophe italien Giogio Agamben, décrit le pouvoir des structures politiques et légales de séparer les êtres “politiques” (les citoyens) de “la vie nue” (les corps). Sonja Buckel et Jens Wissel de l'Institut de recherches sociales de Francfort explorent comment cet effet est une conséquence (même involontaire) du régime frontalier européen dans leur article State Project Europe: The Transformation of the European Border Regime and the Production of Bare Life' in International Political Sociology (2010) 4, 33-49.
5. Slavoj Zizek, Violence, chapitre 4: Fear thy neighbour as thyself.