Palmier à huile, une plante qui s'implante
Tu te lèves le matin, un jour comme un autre. Tu fais mousser ton Dove Go Fresh sous la douche. Tu engloutis ton bol de Smacks. Une touche de Saint-Hubert, trois couches de Nutella sur ton pain Carrefour. Un Krisprolls pour la route. Et c'est parti la déforestation, le réchauffement climatique, l'extinction des orangs-outans, etc. Tout ça à cause de toi ! Oui, toi, citoyen européen, démocrate, écolo, impliqué. Et en plus, tu continues. Une soupe Knorr au déjeuner, un BN en dessert, un Mars au goûter, des raviolis Panzani au dîner et des Kit Kat pour le plaisir. Tu crois bien faire en achetant bio ? Tu te trompes ! Les biscottes Marché U, la margarine Bonneterre et les madeleines Allegro sont tout aussi meurtrières… Leur arme de déforestation massive ? L'huile de palme.
Ce liquide couleur sang, extrait du fruit du palmier, est l'huile végétale la plus consommée au monde. Mais comment cette innocente matière grasse, utilisée dans les cuisines traditionnelles d'Afrique, d'Asie et d'Amérique du Sud, est devenue un serial killer industriel ? Ce sont ses vertus qui l'ont mouillée : onctuosité, effet liant, acides gras hydratants, haut rendement et surtout faible coût de production l'ont rendue complice à 80% de l'agroalimentaire, à 19% des cosmétiques et à 1% des biocarburant [i] Et ce à une échelle astronomique puisque sa production est évaluée à 22,5 Mt rien que pour l'année 2010. La demande croît de façon exponentielle : elle augmente chaque année de 8,7% depuis 1995 et pourrait atteindre les 40 Mt en 2020 [ii]. Et, bien sûr, tu connais l'air pollué de la chanson : les principaux pays consommateurs sont les États-Unis, l'UE, l'Inde et la Chine, alors que les producteurs sont situés dans des zones tropicales, l'Indonésie et la Malaisie en tête. Ironie du sort : cela fait de l'Indonésie le troisième plus gros pollueur après la Chine et l'Inde [iii]. L'explosion de la consommation de l'huile de palme a des effets néfastes à la pelle. Les monocultures entraînent d'une part la déforestation et, intrinsèquement, l'érosion des sols, la pollution des cours d'eau, etc. ; d'autre part, la perte de biodiversité, notamment la menace d'extinction des orangs-outans, dénoncée par Greenpeace dans un spot publicitaire parodiant Nestlé [iv]. Et puis il y a ce gros pavé dans la marre : le réchauffement climatique. Quelle ironie me diras-tu ! Planter des palmiers contribue à réchauffer notre belle terre ? Eh bien oui. Chaque hectare pris à la forêt primaire ou aux tourbières y participe. Sache qu'entre 1995 et 2003, les surfaces consacrées à la monoculture ont augmenté de 118% en Indonésie et que la demande d'huile de palme – notamment de l'UE – nécessiterait plus de 16,5 millions d'hectares de palmiers à huile en 2020 [iv]. Or, à chaque pourcent d'augmentation on exproprie un peu plus de petits paysans et on restreint les cultures vivrières, ce qui accroît la précarité des agriculteurs et se répercute sur les prix des produits alimentaires.
Une table ronde qui ne tourne pas rondMais pourquoi s'accroche-t-on à ce poison palmé ? Il y a bien sûr son prix attractif pour les firmes agro-alimentaires, de nouveaux défis géopolitiques et des retombées économiques avec le contrôle de nouvelles filières industrielles, la volonté de limiter une contrainte énergétique croissante. Certes. Mais comment le monde accepte-t-il de jouer le jeu de ce carnage ? Il y a trop d'enjeux que pour abandonner la partie. Alors, on inverse les règles, histoire de faire gagner les tricheurs. La pseudo-solution s'appelle RSPO [vi] (de Round Table on Sustainable Palm Oil).
Créé en 2003 par WWF, ce label a pour but de limiter l'impact environnemental et social de l'huile de palme, en proposant une alternative durable. Il rassemble curieusement producteurs d'huile de palme et multinationales qui en font usage (comme Migros, Sainsbury's, Unilever, Malaysian Palm Oil Association) : les accusés deviendraient-ils les avocats de la bonne cause ? Sur les 328 membres, il n'y a que 6% d'ONG. Chaque membre à une voix… Vu d'ici, rien de très emballant : les agro-industries et les gros producteurs écrasent les ONG environnementalistes. Et tout cela sans se soucier des conditions sociales des petits agriculteurs.Cette table-ronde a très vite été dénoncée par 185 associations et ONG (International Declaration against the « Greenwashing of Palm Oil by the Roundtable on Sustainable Palm Oil [vii], comme étant du « greenwashing » (ou « éco-blanchiment »), soit « un procédé de marketing qu'utilisent certaines entreprises dans le but de se donner une image écologique et responsable » [viii]. Et même si cette alternative durable était irréprochable, son impact est de toute façon assez maigre : selon WWF [ix], à la mi-2009, moins de 4% de l'huile de palme produite dans le monde était durable et seuls 0,007% ont été achetés. Bref, le certificat durable n'est pas Superman et, sous ses dehors de justicier, il ne fait que légitimer des pratiques contestées et agrandir le cercle vicieux de la consommation d'huile de palme. Cher petit Européen, tu n'es pas prêt de t'en sortir. Des alternatives ? Le soja est controversé pour sa forme transgénique et la déforestation intensive qu'il implique. On oublie. Le colza ? S'il a pas mal d'avantages au niveau santé (peu d'acide gras insaturé), il est critiqué pour ses origines transgéniques, son besoin d'engrais et le fait qu'il appauvrisse les sols. Et le tournesol, lui, est riche en acides gras insaturés, à l'origine de cancers ou de maladies cardio-vasculaires. Conclusion : le problème semble sans issue. Mais ne désespérons pas. Contrairement aux rumeurs, l'UE n'a pas reconnu les cultures de palmiers comme forêts, ce qui couronnerait l'implantation de la plante. En attendant, tentons une cure de désintoxication de Nutella…
[i]Â Cirad, 2005
[ii] Oxfam, Huile de palme et modèle de développement agricole, publié le 24 juin 2010
[iii] Les amis de la Terre, The oil ape for scandal: oil palm is threatening orang-utan survival, 2005
[iv] Voir la vidéo sur le site de Greenpeace
[v] Emmanuelle Grundmann, L'huile de palme : l'or liquide qui tue la forêt tropicale, le cas Indonésien, 2007
[vi] Source RSPO, 2010
[vii] International Declaration Against the 'Greenwashing' of Palm Oil by the Roundtable on Sustainable Palm Oil (RSPO), 2008,
[viii] Oxfam, Des alternatives à l'huile de palme, publié le 7 juillet 2010
[ix] WWF, Palm Oil Buyers' Scorecard 2009 , 2009