Le vieil homme et l'amer
Il répéta le geste à plusieurs reprises jusqu'à atteindre les mailles du filet de pêche. Les gestes mécaniques s'enchaînaient et en quelques minutes le maigre contenu du chalut gisait sur le pont du rafiot. Des algues et des coquilles de crustacés vides au milieu desquelles s'agitaient quelques poissons. Lentement et avec application, l'homme se pencha et plaça sa pêche dans un seau, qu'il referma immédiatement.
D'aussi loin qu'il se souvienne, la pêche accompagnait son quotidien. La mer était sa compagne la plus fidèle et pourtant il ne pouvait affirmer qu'il l'aimait. La considérant même avec une certaine froideur. Quand elle était déchaînée par les vents et que ses vagues se fracassaient sur la côte, il la maudissait entre ses dents. Ces sombres journées signifiaient que la faim torturerait les estomacs de sa famille. Jusqu'à ce que la mer se calme. S'il se décidait à entamer les faibles réserves qu'il parvenait parfois à économiser, il savait que la faim reviendrait tôt ou tard le hanter.
Comme rien ou presque ne poussait sur cette côte balayée par les vents, ravagée par le ressac et les raz de marée, les décennies avaient forgé dans le coeur des hommes une force de caractère et une résignation qui avait fait disparaître les sourires de leurs visages.
En remontant le filet pour la quatrième fois de la matinée, l'homme se remémora les belles journées de son enfance, quand son père et son oncle revenaient avec des pêches qui aujourd'hui lui semblaient miraculeuses. Cela faisait des années qu'il n'avait plus vu d'aussi beaux poissons que ceux de sa jeunesse. De véritables bêtes qui atteignaient pour les plus impressionnantes la taille d'une main. Il se rappelait les arrêtes qui lui piquaient les joues et lui faisaient monter les larmes. Ses fils n'avaient jamais connu autre chose que des poissons de la taille d'un doigt, qu'il fallait frire et qu'on avalait d'une traite pour espérer se rassasier.
Ce quatrième essai charriait encore plus d'algues et de détritus que le précédent. Mais pas un seul poisson. Il se mit à craindre de devoir à nouveau sacrifier les minces réserves qu'il réussissait encore à stocker pour nourrir sa famille. Si cela devait arriver, il n'était pas sûr de pouvoir combler tous les estomacs jusqu'à la belle saison.
Il se prit à éprouver la même colère que son père ressentait parfois. Une colère sourde et résignée. Une humeur noire à maudire les ancêtres. Ceux qui avaient condamné l'homme et sa famille à devoir vivre d'une mer avare. Certes s'en prendre à un passé dont l'opulence entretenait les contes n'avait aucun sens, mais l'homme avait dû se rendre à l'évidence. La mer n'offrait plus que des poissons dont la taille s'amenuisait avec le temps. Ces dernières années de pêche, il avait senti le poids des fricassées s'alléger.
Pour que les joues de ses enfants ne se creusent pas davantage, il partait toujours plus loin et plus longtemps. Ne ménageant pas ses efforts et remontant parfois jusqu'à 20 fois son filet. Il avait dû s'armer de précision et resserrer les mailles pour éviter que les proies ne s'échappent.
Ce matin, ses mains se remirent à l'ouvrage pour une cinquième remontée. Désormais le soleil était haut et son front reluisait de sueur. La journée allait être difficile et l'absurdité de son activité l'exaspérait. Devoir pêcher plus loin, plus longtemps, plus profond, lui faisait prendre conscience qu'un jour ses enfants ne pourraient peut être plus se nourrir suffisamment pour faire vivre leur famille, le village, le port. Il rageait intérieurement. Et si la mer qui les avait tous nourri parvenait finalement à les décimer. Il avait bien conscience que si la mer les tuait à petit feu, eux ne passaient pas une journée sans la vider un peu plus. Son humeur s'assombrit. Puis il cessa de réfléchir jusqu'à la fin du jour, avant de rentrer au port perclu et affamé.
Réalité
L'Union européenne est actuellement la deuxième puissance de pêche au monde. Plus de 7 millions de tonnes de poissons sont fournies chaque année et sa flotte de pêche est de 88 000 navires. La production mondiale des pêches a atteint environ 110 millions de tonnes en 2006 selon l'Organisation des nations unies pour l'alimentation et l'agriculture (FAO).
L'ensemble des règles en matière de pêche sont régies en Europe par la politique commune de la pêche (PCP) née en 1983. La PCP est une cousine de la politique agricole commune (PAC), pour tout ce qui concerne l'exploitation des ressources vivantes aquatiques. Elle devrait être révisée à l'horizon 2012.
Selon Greenpeace, 80 % des stocks de poissons sont pleinement exploités, surexploités ou en déclin. L'ONG environnementaliste appelle à la pratique d'une pêche durable « qui répond à nos besoins sans compromettre la capacité des générations futures à répondre aux leurs ».