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Eco-quartiers vs cités-dortoirs

Eco-quartiers vs cités-dortoirs
Magali Planès, Array
Articles | Publié le 04.10.2010 Pour avoir une vision à plus long terme de l'essor des nouveaux territoires périurbains, nous avons demandé l'avis d'une spécialiste de l'impact environnemental du développement urbain. Cyria Emelianoff maîtrise parfaitement les enjeux d'un urbanisme durable à travers l\'Europe.

Europa : Dans votre article Les villes européennes face au développement durable, vous parlez d'une inversion des principes de l'urbanisme. Quelles sont ces nouvelles échelles d'espace et de temps ?Cyria Emelianoff : L'urbanisme durable est une notion qui interroge tous les acteurs de l'aménagement du territoire. Ce qui est nouveau c'est l'échelle spatiale, car les enjeux globaux sont traités à une l'échelle locale. Mais aussi l'échelle temporelle. On considère aujourd'hui les legs aux générations futures. C'est essentiel sur la question du nucléaire, par exemple. Donc, ces changements d'échelle secouent l'urbanisme dans son ensemble.C'est ce qui a fait émerger la notion de « ville durable » ?C. E. : Ce concept est apparu au début des années 1990. Il est notamment basé sur la critique du zonage dans l'urbanisme moderne. C'est-à-dire la séparation des fonctions dans la ville. Dans la Charte d'Athènes1, le Corbusier prévoit des zones distinctes dans la ville pour habiter, pour travailler, pour circuler, etc. On a séparé les zones dans la ville jusqu'à créer des quartiers « dortoirs ». Cela conduit à une perte d'urbanité. Une ville doit justement permettre le mélange des fonctions. En plus, la création de zones disjointes augmente la mobilité. On parle même d'hypermobilité. Il faut revenir à une certaine « mixité fonctionnelle ».Est-ce que l'espace périurbain peut être conciliable avec une mobilité durable ?C. E. : Il est difficile de développer les transports en commun dans un milieu dilué, cette solution n'est pas rentable sur un plan économique. Les transports individuels dominent dans l'espace périurbain. Les villes essayent donc de canaliser les nouvelles extensions urbaines le long des axes de transport en commun. Ce qui amène à développer des centres d'activité secondaires autour des villes centre. En Europe, des projets d'éco-quartiers, basés sur la réduction des voieries automobile pour permettre de végétaliser et de piétonniser l'espace public, tentent d'offrir des logements bien situés, avec une certaine densité. Certaines villes cherchent également à densifier l'espace. Le périurbain reste une question complexe. C'est un mode de vie qui reste très dépendant des énergies fossiles.

On cite souvent les pays scandinaves comme modèles de développement durable. Leurs  quartiers sont-ils exemplaires ?C. E. : En Scandinavie, c'est paradoxal. Car ce sont des pays peu peuplés, donc les villes n'y sont pas très denses. La périurbanisation y est puissante, même à Stockholm, ce qui crée un haut niveau de mobilité routière. En revanche, les centres-villes sont très piétonnisés et laissent beaucoup de place au vélo. Mais si on considère les choses globalement, la part modale2 de la voiture est élevée. Puisqu'il y a peu de contraintes spatiales – ce qui n'est pas le cas aux Pays-Bas – les villes s'étalent. Il y a paradoxalement un fort attachement à la nature, mais aussi à la voiture.Quels sont alors leurs points forts ?C. E. : En Suède, ce sont les politiques de réduction du CO2. Comme les Suédois ont relativement démissionné sur la question de la voiture, ils prônent les véhicules aux biocarburants. Ils sont aussi très bons sur les énergies renouvelables. Dans les villes, il existe des réseaux de chauffage central basés sur la biomasse qui ne marchent plus au fioul, ni au charbon. Le bois, les déchets organiques, même ceux des industries agro-alimentaires, ou encore le biogaz les alimentent. La délocalisation des industries provoque-t-elle une pollution dans les campagnes, environnementale ou visuelle ?C. E. : Une partie des industries polluantes comme la sidérurgie, la chimie a été délocalisée, notamment dans les pays en voie de développement. Mais celles que l'on trouve en campagne ne sont pas aussi polluantes. Les zones d'activités, essentiellement tertiaires, se situent généralement le long des tronçons autoroutiers, surtout s'ils sont gratuits comme en Bretagne. Les petites communes sont désormais touchées par ce dilemme entre attraction économique et maintien d'un environnement agréable. Comment se situent les politiques publiques ?C. E. : En théorie, les politiques sont très favorables au fait d'adapter l'aménagement du territoire à des normes environnementales. En pratique, on voit leur mise en œuvre dans des cas très spécifiques : soit ce sont des élus Verts dans l'équipe municipale avec une volonté politique forte qui poussent à cette intégration. Ou alors, des villes en crise industrielle profonde, ou qui font face à une crise de l'emploi, remettent en cause leur mode de développement qui les menait à des impasses. Il y en a beaucoup en Europe : Malmö (Suède), Aalborg (Danemark) ou Dunkerque (France) ont par exemple connu une crise qui les a obligées à se diversifier pour retrouver une attractivité économique et écologique.L'échelon supranational apporte-t-il des exigences politiques plus fortes ?C. E. : Oui, mais l'aménagement et l'urbanisme restent aux mains des acteurs nationaux, régionaux et locaux. En Europe, ces questions de développement durable se posent partout, mais les villes qui mettent en œuvre des politiques globales sont encore très rares. Et les autres prennent ce nouveau référentiel pour l'adapter à leur façon. En faisant, le plus souvent, ce qui ne coûte pas trop cher… D'autre part, on est loin d'avoir mis en cohérence l'ensemble des politiques publiques, ce qui fait que s'il y a une bonne volonté quelque part, elle peut se faire contredire par une décision d'une autre collectivité. La cohérence entre les échelles de l'action publique est plus facile dans les pays nordiques, qui ont une culture de construction du consensus, alors que nous nous situons plutôt dans une culture du conflit. Le périurbain s'est développé en réponse aux ghettos créés autour des villes. Les éco-quartiers répondent-ils aux enjeux de mixité sociale ?C. E. : Les éco-quartiers peuvent y répondre à condition qu'on soit un peu exigeant, que ce ne soit pas juste un coup de peinture, ni un label qu'on agite. En général en France, les projets d'éco-quartiers sont mixtes sur le plan social, et il faudrait que cette tendance puisse se généraliser. En revanche, il reste beaucoup à faire sur l'aspect démocratique de l'urbanisme. On peut très bien par exemple laisser des espaces pour une « gestion en bien commun », c'est-à-dire gérés directement par des habitants volontaires – et ce n'est pas ce qui manque ! –, mais on est encore trop frileux sur la place qu'on accorde aux habitants. L'autre enjeu est de transformer la ville existante pour la rendre plus écologique. C'est plus complexe que pour la construction neuve et ce chantier n'a pas vraiment été ouvert. Bien sûr, le Grenelle a fixé des objectifs, mais il s'agit surtout de réhabilitation thermique des logements, pas de transformations majeures en matière de proximité à la nature, de mixité sociale, par exemple…Vous voulez dire que le Grenelle a mis en place des « carottes économiques » sans réelles volontés politiques ?C. E. : Non, le Grenelle a tout de même changé des choses dans les administrations. La volonté politique y était, bien qu'il y ait eu des reculs budgétaires depuis, car c'est toujours l'environnement qui trinque quand il y a des coupes financières. à n'importe quel niveau, il y a des gens qui prennent au sérieux les thématiques environnementales, et puis il y a une majorité qui n'y croit toujours pas. La « conversion écologique » est loin d'être acceptée par l'ensemble des administrations. Elle suppose aussi de tenir tête aux lobbies économiques ou politiques. Mais la pression de la société civile se fait entendre. Le mouvement environnementaliste dans son ensemble s'organise. C'est un double mouvement, car la pression vient aussi d'en haut. L'Europe nous tire beaucoup. Sur l'environnement, les politiques européennes ont été très importantes car certains gouvernements comme la Suède ou l'Allemagne pèsent sur les décisions. Après, l'Europe n'a pas la capacité de les mettre en œuvre à l'échelle locale. Les nations ont encore une grande latitude, et les municipalités aussi.1. La Charte d'Athènes a constitué l'aboutissement du IVe Congrès international d'architecture moderne, tenu à Athènes en 1933 sur « la ville fonctionnelle ».2. Cette part modale est mesurée par les déplacements en voiture divisés par les déplacements totaux sur la même période.

Emmanuel Lemoine, Nantes France