Gotland : L'île qui voulait devenir 100 % verte
C'était d'abord une maison de vacances. Une ancienne grange vieille de trois siècles, pleine de charme, sans électricité ni chauffage. Vers la fin des années 90, Jonny Gustafsson a voulu investir dans un petit réfrigérateur. Pour l'alimenter, deux capteurs solaires sur le toit ont fait l'affaire. Impressionné par le résultat, Jonny en a installé d'autres, pour faire fonctionner tout l'électroménager. En 2005 enfin, il a acheté, pour 10 000 euros sur Internet, une éolienne qu'il a monté lui-même. «Je n'avais pas envie de contribuer à la pollution de la planète, confie le massif Suédois. Et puis je tenais à ne fonctionner qu'aux énergies propres, par défi: mes amis prétendaient que je n'y arriverais jamais. Maintenant, ils pensent à m'imiter.»
Comme Jonny, c'est tout Gotland qui entend donner l'exemple d'une vie 100% verte. Il faut dire que la plus grande île suédoise - 3 000 km2, 57 000 habitants - est une sacrée vitrine. Chaque année, elle attire 700 000 touristes (selon l'Office du tourisme gotlandais), principalement suédois. Un petit paradis à portée de ferry. Une fierté nationale. Sur l'île, les forêts de sapins succèdent aux champs de moutons, les orchidées aux lilas en fleur et les falaises calcaires aux plages de galets. Sur la côte ouest, le chef-lieu, Visby, arbore, fier, les restes de son glorieux passé: ses remparts hérités de l'ancien port hanséatique et ses bâtisses médiévales.
Défi énergétique
Pour protéger cet héritage, unique en Suède, les irréductibles de Gotland se sont lancés dans un pari fou. Remplacer, d'ici à 2025, les énergies fossiles par les énergies renouvelables. L'expérience a démarré il y a quinze ans. à l'heure du premier bilan, en 2007, Helena Andersson, qui occupait la jolie fonction d'"écostratège" à la mairie, se voulait optimiste. Cette décennie n'a certes pas été de tout repos, mais a donné à l'île un vrai statut de laboratoire d'avant-garde de l'écologie en Europe.à la mairie, dans chacun des départements (santé, transport, industrie...) un "référent" veille à ce que la question environnementale soit prise en compte. Les bâtiments publics sont assujettis à l'éco-construction et à l'éco-rénovation. Fleuron de l'expérience, l'élégante et spacieuse bibliothèque Almedalen, sur le port. Mais Gotland ne s'est pas contentée de ces vitrines futuristes. Moins visible, un système de traitement des eaux sans produits chimiques a été installé. 70 % des édifices publics, indiquait alors "l'écostratège" Helena Andersson, et 35 % des habitations sont reliés au réseau de chauffage urbain, alimenté à 95 % par des énergies renouvelables.
Un modèle planétaire de vertu écologique, Gotland? Pas encore. L'île, grosse consommatrice d'énergie (74 MWh par an et par habitant, contre 66 MWh en moyenne nationale, toujours selon Helena Andersson en 2007), ne tire encore que 21 % de son énergie de sources renouvelables (contre 28 % pour la moyenne nationale). Le reste provient des classiques énergies fossiles et du nucléaire... importés depuis le continent.
Fumée de ciment
Il faut dire que la verdoyante Gotland renferme en son sein une dévoreuse de charbon, un gouffre énergétique. Au nord-est, sur la côte, près de la ville de Slite, une haute cheminée crache une épaisse fumée blanche. Deux silos se dressent ainsi que des dizaines de hangars, et des labyrinthes de tuyaux fumants. C'est la cimenterie Cementa. La plus grosse usine de l'île. Près de 50 % de sa consommation énergétique. Deux cent dix employés y produisent deux millions de tonnes de ciment par an.
À quelques kilomètres de là , sur la route 148, se profile l'autre menace anti-écologique de Gotland. Elle porte un blouson à franges et roule en Harley : les bikers. Ils adorent l'île et s'y retrouvent pour des rassemblements le printemps venu. Dans le même temps, à Visby, les autocars s'entassent, déversant leurs cohortes de touristes. Entre juin et septembre, finie la quiétude gotlandaise. La consommation d'énergie décolle. Et les grands principes écolos de l'île peuvent se transformer en vœux pieux.
Une association opposée aux éoliennes a même vu le jour. «Les éoliennes ne sont pas seulement laides, elles émettent un bruit qui perturbe les habitants et les animaux, s'énervait Bror Lindahl, son fondateur. Les éoliennes, concluait-il, ne peuvent même pas fonctionner toute l'année, faute de vent!» Un discours qui a le don d'agacer Peter Sirland, représentant des producteurs d'énergie éolienne de Gotland. «On fait tout pour éviter aux voisins les désagréments. On leur propose également des dédommagements, ou de devenir actionnaires du parc éolien. 2 000 Gotlandais l'ont déjà fait.» Réunions, campagnes d'information, lobbying auprès des autorités... Depuis dix ans, les partisans et leurs adversaires s'affrontent au sujet de la construction du prochain parc éolien. Qu'il sera long le chemin vers l'île 100 % verte.
Texte original de Elsa Fayner (2007), adapté par Thibault Dumas pour le Journal Europa.