Frichti artistique et récupération politique
Les années 60-70 voient le passage de l’économie industrielle à l’économie de service. Les exploitations textiles ou minières, entre autres, tombent en désuétude. Un peu partout en Europe, des bâtiments entiers se retrouvent abandonnés. Inadaptées pour un repreneur immobilier, sans intérêt pour les pouvoirs publics, ces bâtisses semblent condamnées à devenir des ruines. Pourtant, dès les années 80, elles connaissent un regain d’intérêt… par la culture. Entre squats, patrimoines classés, exploitations touristiques et pôles culturels majeurs, ces lieux renaissent petit à petit de leurs cendres.
Réappropriation sauvage
Cela commence par un mouvement populaire. Souvent, des groupes de musique alternative, peinant à trouver des locaux adaptés à l’organisation de concerts, se réapproprient ces lieux abandonnés. Après quelques coups de peinture et des arrangements plus ou moins avoués avec la mairie pour éviter les désagréments, ces usines, abattoirs et autres fabriques se métamorphosent. Ils deviennent les lieux d’expression de la contre-culture. Lieux de rencontre et d’échange, certaines initiatives, animées par la passion musicale des occupants, se transforment en véritables centres culturels. Expositions d’art contemporain et pièces de théâtre y trouvent leur place.
Face à cet engouement, les municipalités ne peuvent ignorer ces manifestations populaires. L’Arena de Vienne est un exemple en matière d’intervention publique en soutien à ces initiatives (cf. encadré ci-contre). Réaménagé, cet ancien abattoir garde les traces de son passé, mais brille d’une nouvelle aura dans la capitale autrichienne.
Un tremplin social
En plus d’être un lieu incontournable pour la culture underground, il occupe une fonction insoupçonnée. Au-delà d’une forme d’expression musicale ou artistique, ces lieux concentrent une jeunesse contestataire, en rupture avec l’ordre établi : l’État, la police, l’armée, l’Église, l’école, etc. Toutes ces institutions véhiculant un modèle à suivre, un idéal de vie, une sorte de moule dans lequel chacun devrait se fondre et dire amen. Pour des personnes qui, en majorité, connaissent une rupture dans la famille, puis au sein d'un système scolaire inadapté, ces lieux sont aussi un moyen de se retrouver et de partager leurs difficultés.
L’entraide s’organise. La passion pour l'art incite à s’engager dans l’entretien des lieux, voire dans l’organisation d'événements : monter un concert, organiser la communication autour d'une exposition, distribuer des flyers, etc. Une opportunité de renouer avec le monde du travail, jusqu'alors vécu comme une contrainte, simplement motivée par la nécessité alimentaire.
Animée par la passion, cette volonté collective appelle ainsi au dépassement de soi. Qui aurait cru qu'un "squat" soit aussi un lieu de formation professionnelle pour le monde culturel ?
Une nouvelle industrie culturelle
Ne soyons pas dupes. Ces initiatives culturelles sont aussi une aubaine pour les villes, qui y voient un intérêt économique. Les collectivités territoriales espèrent que la réhabilitation d'une friche dans un quartier en déshérence aura des retombées territoriales positives en matière d'emploi, d'attractivité immobilière, de dynamique ou de tissu social.
Ainsi, l’ancien complexe minier de la Zeche Zollverein près d'Essen, dans la Ruhr, a été converti en un pôle culturel de divertissement. Selon Bruno Lusso, professeur de géographie et d'aménagement : « Cette politique de recyclage a permis de préserver l’authenticité du site industriel, facilitant ainsi son classement en décembre 2001 au patrimoine mondial de l’humanité de l'Unesco »1.
En témoigne la mine de charbon du Zollverein considérée d’après le slogan comme « la plus belle mine du monde ». Tout un appareil étatique en action pour attribuer une valeur esthétique à une usine pensée et bâtie pour de pures raisons industrielles.
L’objectif : rendre attractive une zone où l’activité industrielle s’est éteinte. Les collectivités espèrent augmenter le bien-être de leurs habitants. Et on sait que des gens heureux travaillent mieux…
1. Bruno Lusso, Culture et régénération urbaine : les exemples du Grand Manchester et de la vallée de l’Emscher, Métropoles n°8 | 2010.
Tin'Arena : pas si petite
À Vienne, comme dans le reste de l'Europe de l'Ouest, des mouvements d'occupation de lieux abandonnés se sont lancés à la fin des années 70, en réponse au manque cruel de lieux dédiés à cette culture en construction. Ainsi débute l'aventure de l'Arena et ses "Arénautes" en 1976. L'idée se concrétise en octobre, dans un ancien abattoir.
Depuis, l'Arena
est devenue le plus grand centre d'information et de culture pour les mouvements alternatifs en Autriche. Leonard Cohen en parle comme du « meilleur endroit de Vienne », si ce n'est « de l'Europe ». Le lieu a surtout été un déclencheur pour la création d'autres centres alternatifs dans le reste de l'Autriche. Et il reste un modèle, aujourd'hui encore, de la réappropriation d'une friche.