Yes wiki can
8,7 millions d'articles en ligne, 29 millions d'utilisateurs inscrits, 281 langues utilisées (anglais, allemand et français en tête), 7e site le plus fréquenté au monde. Voilà la carte de visite de l'encyclopédie universelle et collaborative Wikipédia - wiki signifiant « rapide » en hawaïen - créée il y a un peu plus de dix ans, le 15 janvier 2001. Derrière ces chiffres, une aspiration et une illusion millénaire pour l'homme, celle de la connaissance universelle. «L'âme de l'homme est faite pour embrasser dans sa pensée toutes les œuvres que le principe des choses a laissé sortir hors de son sein», énonçait Louis-Claude de Saint-Martin, penseur français du XVIIIe siècle, autoproclamé le «philosophe inconnu»!
Wikifinancements
Wikipédia souhaite s'inscrire dans cette lignée: «Imaginez un monde dans lequel chaque personne, où qu'elle soit, dispose d'un libre accès à la somme de tout le savoir humain»1, proclame régulièrement Jimmy Wales, 44 ans, cofondateur étasunien du site et président d'honneur de la Wikimédia Foundation. Car l'encyclopédie en ligne (serveurs, versions du site, marque) est gérée depuis ses débuts par cette organisation à but non lucratif financée à 80% par les dons d'internautes, le reste provenant de subventions d'entreprises, d'associations et de gouvernements.
La dernière levée de fonds lancée fin 2010 a permis de récolter 16,1 millions d'euros alors qu'il y a cinq ans le budget de l'unique version anglaise du portail n'était que de 21 000 euros. Pas de bénéfices en vue mais heureusement, avant de jouer les gourous de l'universalisme numérique, Jimmy Wales s'est fait l'apôtre de la spéculation sur le marché des changes. Au cours des années 90, il a amassé une fortune comme directeur des prospectives commerciales au sein de la Chicago Options Associates. N'est pas âme charitable du web 2.0 qui veut.
Larry Sanger, l'autre fondateur, a quitté le navire dès 2002, officiellement pour des raisons personnelles – «cela n'a rien à voir avec un manque de croyance dans le projet», disait-il à l'époque2 –, officieusement pour un désaccord de fond: celui de la libre modification des articles de l'encyclopédie. Car Sanger, philosophe de formation, a ensuite lancé le projet encyclopédique Citizendium qui comprend un comité éditorial pour l'expertise et la vérification des articles. Une concurrence en forme de désaveu pour Wikipédia. «Nous croyons en la nécessité d'une alternative, que celle-ci soit justifiée pour permettre à des personnes ordinaires de travailler sous l'égide d'experts. Nous croyons à la responsabilisation personnelle, incluant l'usage de véritables noms pour identifier les contributions. En bref, nous visons à créer une communauté responsable et à former de bons citoyens globaux», justifie-t-il3.
Libre lobbying
L'identité des contributeurs et la véracité des contenus, le talon d'Achille de la première encyclopédie mondiale en ligne. C'est ce que met en lumière WikiScanner, outil de traçage des modifications anonymes de Wikipédia créé il y a quatre ans par un étudiant du California Institute of Technology, Virgil Griffith. Au final il apparaît que nombre de fiches sont éditées par des entreprises (Fox News, Nestlé, Dell, Pepsi, Coca Cola) ou diverses organisations comme le Parti démocrate américain, Amnesty International, la CIA ou le Vatican4. Le tout par le biais de salariés zélés ou de fonctionnaires intéressés.
Dernier scandale en date, les fiches modifiées du président vénézuélien Hugo Chavez, de l'autocrate du Zimbabwe Robert Mugabe et de Mouammar Kadhafi, sur Wikipedie, la version tchèque du site. Nul ne connaît encore l'origine de ces changements mais dans le texte cela donne par exemple pour le dictateur libyen: «Durant son règne, l'illettrisme est passé de 90 % à 12 %. […] L'espérance de vie moyenne est aujourd'hui la plus élevée de tout le continent. [...] La dette publique est la deuxième plus basse au monde».
Dès novembre 2003, Wikipédia a pourtant mis en place un système de pages protégées et semi-protégées, plus ou moins contraignant suivant les périodes. Un guide de recommandation «admis de façon consensuelle par la communauté des rédacteurs de Wikipédia» a été édicté il y a deux ans. Salutaire mais encore insuffisant. Le chemin de la vérité et de la connaissance en ligne demeure sinueux, comme le confirme le travail de Paul Duguid, spécialiste de Wikipédia et professeur à l'université de Californie à Berkeley. «Je pense que les technologies peuvent nous donner un accès à l'information, affirme le professeur, mais que "la connaissance" est un bien que nous acquérons par un engagement plus actif. Il est indéniable qu'Internet nous aide de bien des façons, mais je ne pense pas qu'il favorise (ni défavorise) la fiabilité.»5