Science sans confiance / #6 Eté 2011 / Magazines / Formats / Accueil Journal Europa - Journal Europa

Accueil Journal Europa | Formats | Magazines | #6 Eté 2011 | Science sans confiance

Science sans confiance

Optical Illusion (Crédit: Sha Sha Pu)Optical Illusion (Crédit: Sha Sha Pu)

Articles | Publié le 09.07.2011 «Il est empreint de paradoxe: vérité du mensonge et mensonge de la vérité, magie de la raison et raison de la magie,illusion de la réalité et bien sûr, réalité de l'illusion.» Jean-Jacques Aulas, psychiatre et pharmacologue

S'il est possible de faire du placebo poétique, celui-ci est avant tout un phénomène médical qui n'échappe pas pour autant à toutes ces assertions. Avant tout? Pas si sûr d'ailleurs : placebo (terme latin signifiant «je plairai») est apparu pour la première fois dans la Bible, adressé donc au Seigneur.

Une longue évolution sémantique plus ou moins sûre aura été nécessaire pour en arriver à une acception médicale du terme, à la fin du XVIIIe siècle dans la littérature américaine.

Malgré une définition sceptique donnée par les Anglais en 1811 selon laquelle le placebo serait «le nom donné à toute médecine prescrite pour plaire au patient et non pour le guérir»1, il est avéré aujourd'hui que le placebo a un effet réel – l'effet placebo – pouvant être expliqué de diverses manières.

Certes son effet pharmacologique est nul, c'est-à-dire qu'il n'agit pas sur les molécules de notre corps en cause dans la maladie ou susceptibles de la guérir. Il peut agir sur d'autres molécules non concernées et on parle alors de «placebo impur».

Le magnésium traite par exemple des symptômes comme l'insomnie, la nervosité, les troubles du rythme cardiaque lorsqu'ils sont dûs à une carence de cette substance. Or il arrive que du magnésium soit prescrit pour des symptômes similaires dûs à des causes différentes pour lesquelles il n'a pas été prouvé que le magnésium était pharmacologiquement efficace.

À l'inverse, le «placebo pur» est celui absolument vide, celui qui contient une substance dénuée d'effet pharmacologique, comme par exemple le lactose, le sucre, ou le mica panis de Napoléon2.

Si l'effet placebo ne vient pas d'une action scientifique concrète et observable, d'où vient-il alors?

Le médecin est un premier médicament

Sans entrer dans le domaine des croyances qui en sont pourtant une forme, le placebo a des effets indéniables, dans lesquels interviennent un certain nombre de données. D'ordre psychologique tout d'abord: l'attention qu'apporte le médecin à son patient, le sentiment d'être pris en charge, matérialisé par un comprimé, ont des effets bénéfiques sur la personne, et cela s'en ressent sur son état de santé physique.

Ainsi la relation médecin-patient est primordiale: il s'agit d'instaurer un climat de confiance, et la seule consultation régulière pourra entraîner la guérison.

Par conséquent, l'effet placebo est toujours présent, additionné ou non à une substance active scientifiquement parlant. Une bonne relation entre le médecin et son patient favorisera toujours une guérison plus rapide et plus durable, quel que soit le traitement prescrit.

Cela peut s'expliquer par le sens qu'apporte le médecin: en permettant au malade de comprendre sa maladie, il l'en a déjà en partie soulagé. Un certain conditionnement entre également en ligne de compte: il n'est pas sûr qu'un placebo fonctionne de la même manière chez un indien d'Amazonie que chez l'homo occidentalis pour qui le comprimé guérit, surtout prescrit par un médecin de grande renommée.

Travailler les apparences

Cela explique l'importance de diplômes ostentatoires, mais aussi de la couleur des médicaments. Par exemple, une pilule rouge vide entraînera plus facilement une insomnie qu'une pilule bleue, au contraire apaisante, bien que tout aussi vide. Le raisonnement peut aussi être appliqué aux ordonnances, mal écrites et aux noms scientifiques obscurs qui leur donnent un aspect presque mystique, en tout cas inaccessible aux non-initiés.

Une autre raison peut aussi être invoquée: le placebo, par cet effet psychologique, provoque la sécrétion d'endorphines par notre organisme, procurant un sentiment de bien-être. Le patient est donc persuadé que le comprimé a été efficace, alors qu'il n'a aucunement agi directement sur ses cellules. Il le sera d'autant plus la fois suivante, que le patient sera convaincu que c'est celui-ci qui l'a guéri.

Immoral, le placebo?

Cependant, on l'aura compris, pour qu'un placebo produise un effet, le patient ne doit pas savoir que c'en est un. Dans l'idéal, le médecin ne devrait pas savoir non plus, puisque sa capacité de persuasion a une influence sur l'effet placebo.

Lorsqu'aucune des deux personnes concernées n'est consciente du placebo, on appelle cela une expérience en double-aveugle. Cela pose alors des problèmes éthiques: le patient paie-t-il la consultation pour que lui soit prescrit un traitement factice? La Sécurité sociale doit-elle rembourser de telles pratiques? À partir de quel moment le médecin doit-il être considéré comme un charlatan?

Cela dépend bien sûr des cas: par exemple, si un placebo s'est révélé efficace, pourquoi prescrire un traitement potentiellement toxique, toujours plus néfaste? C'est au médecin de juger, et de savoir s'il ne le fait pas pour punir un patient hypocondriaque ou résistant!

Un outil pour la science

Indépendamment de cette question morale, le placebo peut s'avérer très utile pour tester l'efficacité d'un nouveau médicament à mettre sur le marché: en double-aveugle on fournit à un groupe d'individus un placebo, et à l'autre groupe le verum (médicament véridique).

Si le taux de guérison constaté chez les sujets des deux groupes est identique, on en conclut donc que le médicament soi-disant efficace doit encore être amélioré...

Ce reste d'irrationnel dans la science médicale n'en est ainsi pas moins utile. Malgré notre volonté de tout comprendre et de tout expliquer méthodiquement, il nous faut parfois accepter d'être vulnérable et composer avec des phénomènes qui nous dépassent un peu.

1. Patrick Lemoine, Le mystère du placebo, éd. Odile Jacob, 2006
2. Son médecin lui prescrivait de la mie de pain sous des noms latins étonnement efficaces.
Valentine Mercier, Nantes France