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En avant Cologne

En avant Cologne
Thibault Dumas, Array
Reportages photo | Publié le 14.06.2011 Cologne n'est pas seulement une eau, c'est aussi un carnaval, l'un des plus importants d'Europe. Effacement des identités, décompression sociale, bouleversement de l'organisation de la société, Köln est à la croisée de plus de deux millénaires de traditions carnavalesques chimériques.

Depuis 188 ans à Cologne, il y a cinq saisons et non plus quatre. Tous les ans, le onzième jour du onzième mois, à 11h11 précises, débute le Kölner Karneval, avec en point d'orgue de cette (longue) saison de festivités les six jours qui précèdent mardi gras en février et en mars. La ville de Rhénanie-Nord-Westphalie se drape alors de rouge et de blanc, tous ses habitants se griment, se costument et se déguisent. Les accoutrements des plus classiques côtoient les tenues des plus délurées dans les bureaux, les voitures, les tramways, les parcs, les restaurants, les bars... Couleurs partout, austérité nulle part.

Mais où se procurer ses habits de fête à Cologne? Chez l'habitant amical, qui dispose en général d'une impressionnante collection de tenues accumulées au fil des années. Chez le commerçant averti, dans des supermarchés du déguisement gargantuesques ou dans de petites boutiques dites de "seconde main". Chez soi enfin, car il n'y a rien de plus enfantin et de ludique que de confectionner son propre costume. Une fois sa tenue enfilée, il ne reste plus qu'à se fondre dans la masse pour crier «Kölle Alaf!» («en avant Cologne!»).

De l'année passée faisons table rase

Ce travestissement collectif lors du carnaval conduit à l'effacement (temporaire) des antagonismes sociaux, des différences d'âges et des identités individuelles. Une période transitoire de destruction, d'annihilation du cadre de la société qui provient des racines païennes du carnaval, rite de passage de l'hiver au printemps. Une année nouvelle qui ne peut naître qu'à condition de faire table rase du passé. Cette chasse aux mauvais esprits de l'année écoulée, se vit à Cologne au petit matin comme à la nuit tombante, en plein soleil comme à la lueur des lampadaires.

Le jour, d'immenses défilés, colorés et bigarrés, serpentent des rues du vieux Cologne jusqu'au parvis de la cathédrale – la plus grande d'Europe â€“ en passant par les bords du Rhin. Traditionnellement, chaque jour a une signification particulière. Journée de l'émancipation des femmes le jeudi, où celles-ci coupent les cravates des hommes; journée des roses le lundi – qui rassemble un à deux millions de personnes et où une pluie de fleurs et de bonbons s'abat sur les spectateurs.

La nuit, l'interminable Zülpicher Strasse s'emplit d'une foule estudiantine compacte. Chaque bar se transforme en club, chaque déguisé en Colonais. Des dizaines d'hymnes à la gloire de Köln se succèdent. Au petit matin, sous les ponts, c'est l'alternatif défilé des fantômes: des percussionnistes jouent jusqu'à l'épuisement une samba quasi tribale. La décompression sociale bat son plein, faisant écho au carnaval médiéval: exutoire des sentiments, évacuateur des souffrances. Derrière le déguisement tout est permis. Pour un temps.Foule grimée, debout! debout!

L'ordre institutionnel s'en trouve même bouleversé. Jadis, lors des antiques festivités Saturnales, esclaves et maîtres romains échangeaient leurs rôles. La critique des possédants était permise et les asservis jouissaient d'une éphémère liberté. Cette révolution de palais à durée déterminée a son équivalent quinze siècles plus tard en Rhénanie-Nord-Westphalie. à Cologne, l'hôtel de ville (l'élite) devient un temps la propriété des sociétés carnavalesques (le peuple). Symbole de ce renversement du pouvoir, l'alignement des berlines décorées aux couleurs des sociétés au pied de la mairie. Au nombre de 160 à ce jour, ces associations locales et autres communautés se sont développées à partir du XIXe siècle. Une victoire sur les oppressions française puis prussienne du XVIIIe siècle.

Car l'histoire de Köln est fondamentalement européenne. La métropole super tolerant comme l'énonce le chant, est bien plus internationale et ouverte que son amicale concurrente carnavalesque Düsseldorf. Capitale gay et lesbienne d'Allemagne, cousine de Berlin la remuante, Köln navigue entre les chimères de son traditionnel carnaval et son incarnation de l'Allemagne moderne. Une fois la liesse populaire et subversive terminée, alors que les cendres du Nubbel («le Monsieur Carnaval») brûlé à mardi gras sont encore fumantes, les Colonais retournent au bureau, à l'école ou à l'usine.

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