Charabia illusoire
La culture, ingrédient essentiel de l'éducation, participe à l'élévation de l'individu. N'emploie-t-on pas le mot «élève» pour désigner toute personne qui suit un enseignement pour s'éduquer? Et la première des éducations que l'on reçoit est basiquement celle du langage; apprendre à lire, à écrire et à conjuguer pour ensuite pouvoir apprendre tout le reste et appréhender le monde. Cet accès à l'éducation est d'ailleurs présent dans tous les textes et déclarations des droits de l'homme et de l'enfant (nous vous en parlions déjà dans le Journal Europa #29, avril-mai 2011 ). Mais il n'en reste pas moins essentiel de pouvoir poursuivre son éducation après les études. C'est pourquoi il existe également pour les adultes l'éducation tout au long de la vie, aussi appelée éducation permanente ou formation continue.
Parfois confondu avec l'éducation populaire, ce noble concept d'éducation permanente cache pourtant une brillante stratégie néo-libérale, aux antipodes des valeurs de Jean Macé, Marc Sangnier ou Léo Lagrange1. Cette stratégie consiste à annihiler, sciemment ou non, toute forme d'esprit critique envers l'organisation du travail, simplement en modifiant le langage pour la nommer.
C'est une façon d'abolir les luttes sociales à la source, comme le font remarquer les libres-penseurs de la coopérative d'éducation populaire Le Pavé2. Puisqu'il est plus difficile de s'indigner contre un plan de formation professionnelle que contre la recherche aveugle du profit. Et pourtant, à y regarder de plus près, des excès existent dans les pratiques qui paraissent anodines.
Novlangue professionnelle
Avec la réglementation de cette éducation permanente, à partir de l'Après Guerre, on a vu également apparaître dans le langage institutionnel, médiatique, puis professionnel de nouveaux mots aux sonorités agréables et positives. Nous sommes incités à "rebondir dans [notre] carrière", à appliquer un "protocole de soin", à accepter la "modernisation de son entreprise", ou occuper le rôle valorisant de "technicien de surface". C'est à partir de ces nouveaux mots du langage courant que les militants culturels du Pavé proposent un petit exercice de désintoxication du langage. Ou comment déceler à travers d'habiles oxymores, euphémismes et pléonasmes, les abus de langage qui permettent de faire passer la pilule de concepts néo-libéraux indigestes.
Une fois identifiés, il s'agit de retrouver une dénomination correcte pour ces concepts. Car ces appellations angéliques se concrétisent souvent en plans de licenciements, en cadences de travail accrues, en emplois précaires, bref une réalité difficile à accepter et pourtant de plus en plus répandue dans de nombreux secteurs professionnels. En trouvant de nouvelles façons de nommer ces maux, il devient possible de les affronter.
Au-delà du monde du travail, cette novlangue édulcorée s'immisce dans de nombreux domaines. Et lorsqu'une publicité nous vante les mérites d'une "crème anti-âge", que les informations traitent des "quartiers sensibles", ou des "sans domicile fixe", ce n'est qu'une façon de présenter la réalité. En se réappropriant le langage, le citoyen garde une lecture critique de la société qui l'entoure. Une éducation à pratiquer en permanence.