Accueil Journal Europa | Formats | Magazines | #34 octobre - novembre 2012 | Génération sans peur et sans repères

Allemagne  | 

Nina Pauer : Génération sans peur et sans repères

Nina Pauer
Nina Pauer est née en 1982 en Hamburg (Allemagne), elle a fait des études d’allemand, de sociologie et de journalisme à Hambourg et à Bordeaux. Pendant ses études, elle a travaillé au sein du prestigieux "Institut für Sozialforschung". Elle est aujourd’hui journaliste pour l’hebdomadaire Die Zeit. Son premier livre Wir haben keine Angst est devenu un véritable best-seller outre-Rhin. Son second ouvrage, qui porte sur la communication à l’heure des réseaux sociaux, vient de paraître en Allemagne.

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Face à face | Publié le 10.10.2012 Société de consommation, crise économique, communication exacerbée : aujourd’hui on veut tout, tout de suite. Voilà le contexte dans lequel la "génération Y" a grandi. Dans l'insécurité mais jamais concernée. Nina Pauer analyse cette génération à laquelle de multiples possibilités s’offrent, mais qui est aussi paralysée par ses angoisses. Rencontre à Nantes pour la sortie de son livre Wir haben keine Angst , invitée par le Centre Culturel Franco-Allemand.

Europa : Quels sont les points communs des jeunes qui constituent la génération Y ?
Nina Pauer : Je pense qu’ils ont grandi dans un contexte familial confortable, et qu’ils entretiennent de bonnes relations avec leurs parents. En même temps, ces jeunes ont des angoisses individuelles et ont beaucoup de mal à prendre des décisions.

Le problème de l'accès au travail et à l'autonomie n'est-il pas davantage lié au statut social qu'à la génération ?
N.P. : Dans mon livre, je parle d’enfants de professeur, des grandes villes, donc de la classe moyenne. Je ne traite pas des classes plus isolées comme les ouvriers métallurgistes de l’Allemagne de l’Est. La classe moyenne est assez large et représentative pour qu’on puisse en parler et l’analyser. Je décris les maux de cette génération comme des problèmes de luxe, ce qui ne veut pas dire que ce sont des pseudo-problèmes.

Dans mon livre, les personnages souffrent d’insomnies, de maux de tête, ils sont stressés. Ce n’est pas parce qu’on est issu d’une classe moyenne, qui n’est pas pauvre, qu’on n’a pas le droit d’avoir des problèmes. Les enfants de la classe moyenne ressentent une certaine pression, la peur de régresser socialement. Aujourd’hui, rien n’est certain.

Plusieurs facteurs expliquent notre difficulté à quitter le nid familial et à se lancer dans la vie. Aujourd’hui, il n’y a plus de haut et de bas de la classe sociale, mais plus un sentiment d’être dans la société ou en dehors. Et notre génération le ressent particulièrement.
Votre approche pour cerner cette génération est-elle plus sociologique ou journalistique ? Certains passages sont romancés. Pourquoi ?
N.P. : C’est un peu un mélange. J’ai travaillé au sein du Institut für Sozialforschung de Hambourg, et ai donc une approche scientifique, une certaine méthodologie. J’ai également lu quelques auteurs avant d’écrire, par exemple Émile Durkheim. Je n’ai toutefois pas pris de notes, ni fait la moindre référence dans mon livre. J’ai interviewé mes amis et les amis d’amis de mon âge. J’ai également beaucoup réfléchi sur moi-même.

En puisant autour de moi, dans mes souvenirs d’enfance, j’ai pu établir des profils sociologiques. Les passages romancés permettent de mieux comprendre les personnages d'Anna et de Bastian, de les rendre réels. Je connais cinq Bastian et dix Anna autour de moi. Il est plus facile de s’identifier grâce à la narration, de se reconnaître avec des exemples concrets de la vie. Si j’avais simplement écrit « Les jeunes allemands ont tel et tel problèmes… », il y aurait eu trop de distance et les lecteurs ne se seraient pas sentis concernés.

Leur regard sur l'Europe, davantage lié à Erasmus qu'à la seconde guerre mondiale, est-il plus ouvert, moins centré sur le couple franco-allemand ?
N.P. : En effet, Erasmus a permis à la jeunesse de s’ouvrir. C’est très positif. Cette expérience est géniale et devrait devenir un standard pour tous. Je me rappelle de mon Erasmus à Bordeaux. Pouvoir se comparer, constater des ressemblances, échanger et apprendre, à un âge où on a souvent des doutes, permet de relativiser. Ici, en France, j'ai rencontré Julia Tissier, auteure d'un livre sur le même thème que le mien. Je trouve ça fascinant et cela permet également d’élargir mes horizons, d’approfondir mes réflexions.

Cette conscience européenne est-elle, là aussi, liée à la classe sociale et aux opportunités de mobilité des jeunes ?
N.P. : Je ne pense pas que ce soit une question de classe sociale car Erasmus apporte également une aide financière, qui permet à chacun de partir, peu importe son milieu. Je pense tout de même que l’accès au programme devrait être davantage facilité.

„Cette génération vit dans le conditionnel. Ils pensent à beaucoup de choses, remettent tous leurs projets en question.”

Le phénomène de consumérisme est-il plus exacerbé en Europe de l'Est, où les privations du régime communiste ont marqué les esprits ?
N.P. : En effet, ils ont une autre vision de notre génération. J’écris sur des Allemands de l’Ouest, donc des jeunes plutôt privilégiés, qui ont grandi dans une société riche et libérale.

Les sociétés d’Europe de l’Est se développent avec un certain décalage. Et dans quelques temps, ils seront confrontés aux mêmes problèmes.  

Faut-il redouter à long terme "l'hyper-connectivité" de cette génération ?
N.P. : Il y a actuellement un débat en Allemagne sur la démence numérique. Cette thèse est fondée sur le fait que l’utilisation des ordinateurs nous évite de réfléchir et donc nous abrutit. De mon côté, je ne pense pas que cela rende bête ou intelligent. Je pense juste que notre cerveau est capable de scanner et d’analyser plusieurs types d’informations par jour. C’est tout simplement une façon différente de réfléchir.

Le plus grand risque est l’existence de vies parallèles. Nous parlons en ce moment, mais sur mon téléphone il se passe plein de choses, sur Facebook d’autres encore. Cela peut devenir compliqué de gérer ces différentes identités ou vies en même temps.

Que produit la culture zapping lorsqu'elle s'applique au niveau de l'amour, du travail, des loisirs... ?
N.P. : Nous vivons dans une société où le travail prend énormément de temps et de place. La plupart du temps, il passe avant la vie privée. Du coup, on reste connecté tout le temps : au téléphone, sur nos boîtes mail, sur Facebook. On a plusieurs versions de nos vies, dans différents mondes.

Et on passe d’un monde à un autre. On n’est jamais vraiment là et toujours un peu ailleurs. On entend également souvent des personnes dire qu’elles veulent être au calme, être seules, se retrouver. Mais dès que l’opportunité se présente, elles n’arrivent pas à y faire face.

Vous expliquez qu'il y a une amélioration des relations familiales : les jeunes apprennent les nouvelles technologies à leurs parents. Est-ce que ce phénomène influence la génération ?
N.P. : Je ne pense pas que la jeunesse apprenne énormément aux anciennes générations, à part comment tenir une souris. Les plus âgés sont toujours les plus sages. Les jeunes sont perdus et se demandent quand ils deviendront adultes. Même s’ils ont une longueur d’avance sur ces nouveaux modes de communication, ils n’en sont pas plus matures et ne savent pas vivre.

Comment savoir si c’est la bonne personne ? Comment être sûr qu’on veut un enfant ? Comment savoir quel travail on veut faire ? En général, quand ils posent ces questions à leurs parents, ceux-ci répondent : « Je ne sais pas, c’est arrivé, c’est tout. »

La nouvelle génération est jalouse et ne saisit plus le sens du fameux « quand ça sera le moment, tu le sauras ». Même s'ils donnent quelques tuyaux sur le monde moderne, les enfants restent les enfants.

En publiant sans cesse des informations personnelles sur leur mur, on a l’impression que les jeunes recherchent une certaine approbation ?
N.P. : Oui, je le pense aussi. Les jeunes ne vont pas sur Facebook seulement pour rester en contact avec leurs amis mais pour être en contact avec eux-mêmes. Ils se regardent sur Facebook.

On peut voir par exemple son avatar en tout petit, tout le temps. Tout ça est très puéril. « Hey, je viens de me lever ! Hey, je fais ci ou ça ! » Le petit pouce, le like, c’est une sorte d’approbation et de confirmation de l’existence. Par ce pouce, on dit : « Tu existes ! » Tout ça répond à certaines angoisses de cette jeunesse.

Face à ces angoisses, certains décident de tout lâcher. Beaucoup partent en Australie, ou changent totalement de voie professionnelle. Font-ils partie de cette génération ?
N.P. : La génération dont je parle vit dans le conditionnel : « Si je pouvais, j’aimerais… » Ils pensent à beaucoup de choses, remettent tous leurs projets en question. Cela les rend nerveux et au final rien ne se passe. Ceux qui passent à l’acte sont dans une autre phase. Mais j’espère qu’ils iront au bout. Le risque est de vouloir tout changer face à tant d’angoisses et de recommencer sans cesse. L’instabilité est également une caractéristique de cette génération.

Et vous, faites-vous partie de cette génération ?
N.P. : Oui, complètement. J’essaie de gérer ces doutes, ces angoisses.Mais le livre a été une vraie thérapie pour moi et m’a permis de relativiser. J’espère qu’il en sera autant pour mes lecteurs.

Clémence Hublet, Nantes France