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C'est pas du jeu

Between two trees


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Articles | Publié le 17.04.2012 On joue seul, on joue à plusieurs. On joue sur un terrain, sur une scène, devant une table, devant un écran. On joue avec des mots, avec des cartes, avec une balle, avec des instruments, avec rien. Mais à quoi bon jouer ? Quelle motivation, quel instinct nous poussent à jouer ?

Une première réponse vient à l'esprit : « Pour s'amuser ! Â» On associe le jeu à la récréation, ce que confirme son origine latine : jocus, qui signifie badinage, plaisanterie. On le confine à l'enfance, on l'oppose au travail, au monde adulte. Il peut éventuellement être un exercice préparatoire à l'activité sérieuse, ou répondre à une soif de compétition sans risque réel. Mais jouer révèle aussi un besoin de se détendre et d'assouvir des désirs irréalisables dans la vie ordinaire.

Chasse aux oisifs

Ces manques, la société de consommation offre... pardon, vend de quoi les combler. Tout doit être optimisé : chaque centimètre carré de votre surface, chaque euro de votre épargne, chaque minute de temps de cerveau disponible. Dès que le travail – supposé utile – est terminé, il faut utiliser son temps à consommer du loisir, mais toujours utilement : entretenir son corps, affûter ses capacités, élargir ses compétences, "réseauter"... Il faudrait même dormir "utile" !

Le paresseux, l'oisif est mis au ban. Même le chômeur, à l'inactivité pourtant subie et non choisie, finit par être stigmatisé comme parasite. Preuve en est que l'on met en place des dispositifs « d'incitation au retour à l'emploi Â»... comme si la société entière ne tendait pas déjà à contraindre les individus à travailler !

Une parenthèse qui libére

C'est de ces contraintes que le jeu propose de s'affranchir, en offrant une trêve à la frénésie de la vie, un répit pour oublier ses urgences. D'après le philosophe savoyard François Chirpaz, le jeu permet à l'énergie de la vie de s'exprimer, parfois en imitant ses conflits, mais en déplaçant les enjeux vers l'inoffensif. « Dans le jeu, la liberté se construit un monde à la mesure de son attente, délimitant son propre espace et imposant au temps son propre rythme.  Â» Le temps du jeu peut se rapprocher de la vie et donner le sentiment d'être immortel, car rien n'y est irréversible, tout peut recommencer à zéro à la prochaine partie. Parenthèse illusoire, mais nécessaire aux hommes pour habiter leur propre temps de vie.
Se divertir, se dépenser, s'entraîner, se dépasser, se réaliser... Ces explications du jeu ne s'excluent pas, et sont sans doute complémentaires, mais elles n'ont pas entièrement satisfait Johan Huizinga. Dans son essai Homo ludens, cet historien néerlandais a tenté de démontrer que le jeu ne répond pas simplement à des fins biologiques mais constitue un phénomène culturel. Ne s'imposant pas par une urgence physique ou un devoir moral, le jeu enfantin semble superflu. Mais « lorsque le jeu devient fonction de la culture, les notions d'obligation, de tâche, de devoir s'y trouvent associées Â».

Instinct de jeu

Avant lui, le poète romantique allemand Friedrich Schiller est le premier à affirmer l'essentialité libératrice du jeu dans la vie humaine. Il pense que notre instinct formel et notre instinct matériel se réconcilient en un instinct du jeu, qui « exercera sur l'âme une contrainte à la fois morale et physique ; supprimant toute contingence, il supprimera par suite aussi toute contrainte et il donnera à l'homme la liberté, physiquement autant que moralement Â»1.

Cet instinct serait l'origine du "plaisant" inexplicable du jeu, cet aardigheid néérlandais que Huizinga reconnaît parfaitement dans l'anglais fun, plus ou moins dans l'allemand Spass, mais dont il ne trouve pas d'équivalent français. Il confirme que, puisque les animaux jouent aussi, on ne peut fonder le jeu sur un lien rationnel : « L'existence du jeu n'est liée à aucun degré de civilisation [...]. Tout être pensant pourrait se représenter cette réalité du jeu [...] même si sa langue ne possédait pas de terme général pour la définir. Â» Admettant qu'il existe un instinct de jeu, il faut accepter que le jeu a une utilité qui nous dépasse, qui est indémontrable.

Alors tant pis pour l'improductivité du jeu, et son inutilité apparente. Comme l'affirme le sociologue Roger Caillois : « Le jeu ne produit rien : ni biens, ni Å“uvres. Il est essentiellement stérile. [...] Cette gratuité fondamentale du jeu est bien le caractère qui le discrédite le plus. C'est elle aussi qui permet qu'on s'y livre avec insouciance. Â»

1. Friedrich Schiller, Lettres sur l'éducation esthétique de l'homme, 1794

Rémi Donaint, Nantes France