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Cécile Van de Velde: Pas de clivage générationnel

Cécile Van de Velde

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Articles | Publié le 19.11.2012 Cécile Van de Velde est une sociologue d'origine belge. Elle a enseigné à Lille, Paris et Montréal. Ses recherches portent sur la sociologie des âges et des générations. Elle analyse ce qui caractérise la jeunesse, et les mouvements sociaux les plus récents en Europe, comme celui des Indignés.

L'âge est-il toujours un critère pertinent pour définir la jeunesse ?

Ces dernières années, on n'a cessé de retarder l'âge de l'adulte. Dans les textes européens ou nationaux la tranche 16-24 ans est devenue 18-29 ans, et on voit même apparaître la nouvelle catégorie des 18-35 ans.

En tant que sociologue, je refuse de définir la jeunesse avec des âges particuliers, mais plutôt par l'autodéfinition de soi comme adulte. Lorsque l'on interroge les jeunes eux-mêmes, ils se définissent jeunes de plus en plus longtemps. L'âge n'est pas tellement un critère, ils se déterminent plutôt au regard de repères plus flous. Comme il reste toujours des épreuves importantes à franchir dans sa vie, l'âge adulte est un horizon qui recule au fur et à mesure que l'individu avance. Dans cette optique, la frontière entre la jeunesse et l'âge adulte arrive de plus en plus tard, plutôt en fin de trentaine.

Les opportunités de mobilité des jeunes déterminent-elles leur conscience d'une identité européenne ?

On voit émerger deux consciences identitaires. Les jeunes affirment une identité ultra-locale, parallèlement à une identité transnationale, c'est-à-dire pouvoir appartenir à son quartier, et se sentir Citoyen du monde. C'est un refus des frontières très fort chez les jeunes générations.

En effet, le sentiment d'une identité européenne est socialement clivé. Il se développe davantage chez les jeunes qui sont éduqués, mobiles, informés.

En revanche, les jeunes enclavés dans les quartiers ou à la campagne ont une méconnaissance et une défiance envers l'Europe. On retrouve cela chez les jeunes du Sud de l'Europe, bien que le mouvement des Indignés touche majoritairement des jeunes éduqués. En Espagne, il correspond aux premières générations à avoir accéder à l'enseignement supérieur, depuis la fin du franquisme. Ils ont eu de grandes attentes à l'issue de leurs études, et se retrouvent face à la crise, dans une forme de désespoir social très marqué.

Ils avaient une identité européenne assez positive, mais commencent à rejeter l'Europe en tant qu'institution. J'ai entendu des Espagnols dire que Merkel est leur propre chef de gouvernement. Cela vient des politiques d'austérité vécues comme imposées. C'est un nouveau clivage Nord-Sud qui se dessine au sein des jeunesses européennes.

Comment caractériser l'engagement politique de cette génération indignée ?

C'est une forme d'implication politique. Elle est « originale » en ce qu'elle refuse de s'intégrer dans la démocratie représentative pour défendre un modèle de démocratie directe. Ce n'est pas une génération résignée, comme on a voulu le faire croire, mais qui exprime une défiance très marquée. En France ou en Italie, moins de 20% des jeunes ont confiance dans la démocratie.

Cette confiance est plus forte dans les pays du Nord du l'Europe, où l'on voit des formes de mouvement intégrées au système politique traditionnel. Le Parti Pirate accepte le vote et il a des députés européens. Il est très marqué par les jeunes générations, car les jeunes dans ces pays sont plus intégrés dans la société en général.

La génération Facebook ne fait-elle pas preuve d'un militantisme zapping ?

Cette génération a un appétit très fort pour la politique immédiate : les pétitions sur Internet et la démonstration de rue, les mouvements d'occupation, etc. Elle assimile souvent les actes de la vie quotidienne à la politique. Par contre, une méfiance se manifeste envers toutes les représentations du système politique : la démocratie représentative, les élections, les partis politiques ou les médias traditionnels.

Pour les mobilisations, il y a toujours beaucoup plus de pouces virtuels « i like » que de personnes à descendre réellement dans la rue. Internet est un relais, qui permet une auto-organisation très réactive et une contre-information. Les mouvements importants sont tous incarnés par la présence physique. Le slogan des Indignados « Toma la plaza » c'est l'idée d'occupation physique pour retrouver par le nombre un pouvoir perdu sur sa vie. Ce n'est pas que de l'abstrait.

Comment fait-elle pour interagir avec la classe dirigeante, majoritairement aux mains des générations précédentes ?

Les passerelles entre les nouveaux modes de participation et le système politique traditionnel restent à inventer. Mais c'est aux partis politiques de se connecter avec les nouvelles technologies, pour se reconnecter avec la jeunesse. Les jeunes ont l'impression d'être sous-représentés. Le vrai divorce est davantage entre les partis et la société qu'entre les générations elles-mêmes. Pour l'usage politique, les nouvelles technologies sont principalement investies par les jeunes générations, mais ça devrait changer.

Emmanuel Lemoine, Nantes France