Une retraite éternelle
Des photos avaient été éparpillées autour de la défunte et de nombreuses fleurs jonchaient le sol, lasses, tels des témoins d'une vie qui s'achève pour laisser la place aux piétinements de ceux qui ont encore tout à découvrir.
À cent dix-sept ans, Matthias Faszbinder avait déjà perdu des proches, bien sûr. Mais cette veillée lui semblait vétuste et chargée d'austérité ; cela faisait si longtemps qu'on n'en pratiquait plus dans cette région de l'est de l'Allemagne. Dehors, il faisait très chaud et on pouvait percevoir le vacarme de la ville, le trafic automobile... Un homme d'une trentaine d'années vêtu d'un costume gris s'approcha de Matthias Faszbinder et lui demanda non sans retenue s'il était de la famille. Celui-ci acquiesça.
« Quel âge avait-elle ?
- Quatre-vingt dix-huit ans...
- Si jeune... Que c'est absurde ! Était-elle malade ?
- Silja était atteinte de sclérose en plaques.
- Est-ce bien vrai ? On ne meurt plus des suites de cette maladie depuis au moins 2020 ! », rétorqua le jeune homme, presque outré.
Une telle réaction ne surprit pas Matthias Faszbinder. Hélas, songea-t-il, sa demi-sœur avait virulemment refusé de suivre une thérapie clinique et il avait fini par se résigner. Silja faisait partie de ces gens qui ne pouvaient plus supporter la pression académique du résultat optimal. Repousser les limites de la nature n'avait jamais été sa devise et, bien que n'ayant d'autre option que de mener de front sa carrière avec son incommodité, elle avait toujours décliné les interventions que les spécialistes lui préconisaient et qui auraient pu guérir définitivement sa maladie.
Un vieillissement actif à l'ancienne
Plus que des arrêts de travail répétitifs, c'était une retraite qu'il lui aurait fallu, un vieillissement actif à l'ancienne. En tout cas, c'était comme cela qu'elle l'imaginait, elle, son repos d'activité. Mais comment aurait-elle pu obtenir des allocations de retraite anticipée si personne ne considérait plus les maladies dégénératives comme une raison suffisante ? Elle avait elle-même choisi de ne pas avoir recours à la reprogrammation cellulaire et, au fond, Matthias Faszbinder s'était toujours dit qu'elle n'avait pas confiance en ces méthodes et qu'elle craignait les effets secondaires.
Pourtant, nombre de ses amies en avaient bénéficié alors qu'elles n'en avaient pas besoin pour des raisons de santé, comme c'était le cas pour elle. Non, la plupart d'entre elles voulaient simplement gagner quelques années de jeunesse supplémentaires et dépensaient des fortunes dans ces techniques. Toutes nourrissaient des rêves et projets qui semblaient alors des chimères fantasques à Silja. Certaines avaient même pu tomber enceintes grâce aux processus de régénération alors qu'elles étaient ménopausées depuis trente ans. Il fallait admettre que les résultats étaient admirables et depuis le siècle précédent, la durée de vie des individus avait vertigineusement augmenté. Toutefois, alors que tous couraient aux laboratoires afin de soigner la moindre blessure et de jouir encore des fonctions juvéniles de leur corps, cette femme résolue ne changea jamais d'avis.
Parfois, il est vrai qu'elle s'était sentie dépassée par ce choix de vie quand, dans le regard de ses collègues, elle discernait l'incompréhension, voire le rejet ; car il s'en faut de peu pour qu'on vous considère aliéné et bien souvent, les gens s'imaginent en outre que la folie est contagieuse.
Alors pourquoi avait-elle décidé de ne pas se laisser guérir par des méthodes qui avaient pourtant démontré leur efficacité et été communément acceptées ? Voilà la question que Matthias Faszbinder se posait alors qu'il regagnait la ville étouffante. Et tout en marchant, il se rendit compte que ses cheveux blancs avaient à présent tous disparu.