Sans que jeunesse se passe
La discussion autour du café est un grand classique : la bouffe, la famille, les cadeaux. Nous discutons la pertinence du choix des cadeaux des uns et des autres. Contre toute attente, cette année, ma femme a voulu offrir un chien au gosse. Elle me répète que notre vie est trop monotone, qu'elle est faite d'habitudes et de réflexes, que je suis quelqu'un sans surprise, et qu'un chien peut contribuer à rythmer notre petit train-train quotidien. Moi ce que je vois, c'est que le gosse sera content. Même si un chien, ça mange une fois par jour, faut le sortir deux fois, le laver une fois par mois, sans compter les poils sur le divan. Ma femme, elle aime les lettres, alors elle ne peut pas comprendre. Son jardin, ses livres, ses poésies. Moi, je calcule, j'analyse, j'anticipe.
Pour mes collègues, je suis loin d'être quelqu'un de monotone et sans surprise. À leurs yeux, je suis quelqu'un de compétent, sérieux, travailleur. Ingénieux même, puisque c'est moi qui ai instauré l'utilisation du terme « talent » dans nos campagnes de communication, en accord avec le directeur du service marketing opérationnel. Depuis, le terme a été repris un peu partout : les grandes enseignes, la télé-réalité, les jeu-concours. De notre côté, nous avons multiplié par trois les candidatures dans nos internats. Et les « jeunes talents » se sont mutés en ingénieurs hors-pairs, travaillant pour la destinée nationale : énergie, urbanisme, industrie militaire. Quand j'ai commencé mon métier, les internats d'excellence étaient réservés à des jeunes en difficulté. Quelle sottise ! Pourquoi perdre du temps et de l'argent pour l'avenir de ceux qui n'en ont pas ?
Aujourd'hui, le métier a bien changé. Je suis prospecteur de jeunes talents. Un dénicheur de potentiel humain. J'ai accès à des fichiers très complets sur les gosses que j'analyse : tendances psychologiques, penchants sexuels ou affinités religieuses, origine ethnique, je sais presque tout. Un enfant, dont le père est mort au volant parce qu'il conduisait avec 1,8 grammes d'alcool dans le sang, ne doit pas boire. Nous faisons donc le nécessaire pour l'éloigner du vice de l'alcool. Et si l'internat fait bien son travail, on fait même en sorte qu'il arrive à en convaincre d'autres de ne pas boire. Tout ça est assez facile pour nous, ce sont des équations. En fonction d'un certain nombre de paramètres, nous arrivons à déterminer le profil psychologique de l'enfant, donc à anticiper les échecs scolaires et la délinquance juvénile. « Renforcer les qualités, atténuer les défauts. Être toujours meilleurs, tendre à l'excellence. » Ça c'est pas moi qui l'ai inventé, c'est le slogan du ministère.
Ça n'a pas été facile aux débuts, dans les années 2000. Il y avait toujours de fortes réticences au fichage des enfants, et les associations et ONG étaient beaucoup plus actives. Elles militaient pour défendre la vie privée, mais ne comprenaient pas que c'était pour le bien de tous que les informations sur les enfants étaient rassemblées sur des fichiers nationaux. Il faut dire qu'une certaine littérature « d'anticipation » ne nous aidait pas. La plupart de leurs théories étaient fumeuses, ces gens-là étaient de nature trop pessimiste, et ils avaient beaucoup trop d'imagination pour pouvoir faire de la « prospective ». D'ailleurs on pourrait les voir venir ces gamins-là , avec leurs carences affectives, leur imagination débordante et leurs schizophrénie avancée. Heureusement qu'aujourd'hui la plupart des écrivains sont rationalistes. On ne permettrait plus les dérives du XXe siècle. Mais c'était une autre génération. Une génération perdue. À l'époque, il fallait éduquer les parents. Les enfants étaient laissés à l'abandon, et l'école ne pouvait rien résoudre toute seule.
Heureusement, dans quelques années, nous aurons de quoi nous réjouir. Notre travail portera enfin ses fruits. Nous arriverons à la transition générationnelle tant attendue : l'heure où la première génération de nos internats d'excellence auront leurs premières portées. Enfin, des parents éduqués pour éduquer leurs enfants. Le monde sera beaucoup plus cohérent, structuré, organisé. Mais il est déjà 18h, j'ai fini mon service. Il faut que je fasse des courses pour la semaine, et que je sorte le chien.
RÉALITÉ
En France, les internats d'excellence sont mis en place par le ministère de l'Éducation nationale depuis 2008 pour « permettre à des collégiens, lycéens et étudiants motivés, ne bénéficiant pas d'un environnement favorable, de réussir leurs études. »
Le service éducation de la ville-état de Hambourg en Allemagne a reçu le Big Brother Award 2007. Mme Alexandra Dinges-Dierig, sénateur de Hambourg, a reçu cette récompense pour la mise en place d'un fichier centralisé des élèves (FCE) dont le but est de dénicher des familles d'origine étrangère en situation irrégulière.
Le 19 mai 2010, le vice-premier ministre du Royaume-Uni, Nick Clegg, a décidé d'annuler la base de données Contact Point et de détruire les fichiers sur 11 millions d'enfants 1.1 Extrait de l'article publié le 18 mai 2010 au Telegraph