Hégémonies linguistiques : « L'identité nationale n'existe pas »
Albin Wagener est d'origine luxembourgeoise et franco-canadienne. Il s'est lancé dans la recherche en sciences du langage après des études de traduction. Il est maître de conférences à l'Université Catholique de l'Ouest à Angers. Ses axes de recherche englobent la gestion de conflits, les relations interculturelles et la pragmatique des interactions.
Europa : En quoi la langue véhicule-t-elle une certaine vision du monde ?
Albin Wagener : C'est une vaste question… Pour faire court et précis, la langue ne véhicule pas une identité ni une culture, mais des représentations de ces identités ou cultures. Tout simplement parce qu'elle est liée à l'histoire de ses locuteurs, au gré des confrontations, des échanges… C'est le cas pour l'anglais et le français. Il y a eu des mots que l'anglais empruntait massivement au français et aujourd'hui, avec la multiplication des anglicismes, c'est plutôt l'inverse. À partir du moment où l'on nomme le monde, on implique une représentation et une façon de penser. C'est le problème auquel sont confrontés les traducteurs qui doivent sans arrêt passer d'une langue à l'autre, sachant qu'aucun mot dans une langue n'est totalement équivalent à l'autre.La langue, cognitivement et neurologiquement (parce que ça passe d'abord par là ), c'est une façon de structurer le monde qui nous entoure, de lui donner un certain sens. On pourrait dire que nos langues conditionnent nos façons de penser et nous dictent les choix que l'on peut faire.
En dix ans, les échanges anglophones sur internet sont passés de 74 % à 45 %. Quelles conséquences implique cette baisse de l'hégémonie ?
A. W. : Internet était d'abord un outil américain, donc historiquement les techniques qui ont permis de créer les échanges sur internet étaient anglophones. évidemment avec le développement de l'outil par les pays émergents, ça change la donne. Internet est d'abord fait pour rapprocher les gens, pour qu'ils se sentent appartenir à une communauté. Pour ce faire, il s'agit de créer des références communes, et ça passe notamment par le langage. On a l'habitude de dire qu'il y a trois aspects centraux en communication. Le verbal, c'est la langue ; le para-verbal, c'est tout ce qui est lié à la voix (le ton, le volume, l'intonation) ; et le non-verbal, ce qui agit au-delà (la gestuelle, le regard, la posture). Désormais, on pourrait même ajouter la communication numérique, qui consiste en des relations entre les individus et participe aussi à une construction identitaire et culturelle.
Et elle se traduit comment ? par des smileys, des LoL ?
A. W. : Éventuellement, oui. Il y a des études qui sont faites sur ce sujet. L'appropriation d'un outil de communication passe en partie par la création. Le smiley en fait partie, ce n'est pas un gros mot, il apparaît désormais dans des mails professionnels. C'est simplement une façon de mettre des nuances, une sorte de para-verbal, dans une communication qui ne passe que par l'écrit. Cela permet aussi de créer, par des néologismes sémantiques, l'esprit identitaire d'une communauté en définissant qui peut décrypter ses codes ou non.
Comment peuvent évoluer les hégémonies linguistiques ?
A. W. : Les éléments de domination linguistique dépendent d'un contexte historique. On tape volontiers sur l'anglais (ou plutôt les anglais, parce qu'il y a différentes façons de parler cette langue), mais on peut facilement penser que dans quelques décennies ce sera le mandarin ou l'espagnol qui se taillera la part belle. Les hégémonies changent et évoluent naturellement, au gré des langues elles-mêmes qui apparaissent, meurent ou se développent : d'où l'importance d'avoir des politiques communautaires pour protéger certaines langues minoritaires.
La mondialisation des échanges a-t-elle nui au développement de ces langues minoritaires, comme le corse, le catalan ou le gallois ?
A. W. : Non, pas du tout et on peut penser que c'est paradoxal, mais c'est au contraire extrêmement logique. Ce n'est pas paradoxal parce qu'on va pouvoir communiquer au monde entier ce que l'on sait faire et ce que l'on est (car c'est ce que font majoritairement les gens sur internet). On pourrait croire que la mondialisation qui a permis de renforcer l'anglais a fait disparaître les dialectes étranges ou hybrides parlés un peu partout. Au contraire, elle a réveillé des envies de participer à cet éveil des cultures locales. Apporter sa propre vision du monde avec sa spécificité linguistique, de façon un peu naïve, c'est ce qui humanise le web. à partir de ce moment-là , les hégémonies ne peuvent plus avoir cours. Internet a eu sur les langues un effet inverse à ce que l'on aurait pu craindre.
Cela n'entraîne-t-il pas l'expression des nationalismes ?
A. W. : Le danger est de développer ou révéler des représentations identitaires qui vont trouver un écho particulier sur internet. Chacun souhaite affirmer ses propres identités. Le risque est d'aboutir à une fragmentation des identités, avec la fin annoncée des nations. On l'a bien vu en France lors du débat sur les identités nationales, mais c'est vrai partout en Europe. Les gouvernements nationaux adoptent des discours qui ne sont pas très différents de la sémantique régionaliste, où il s'agit de se protéger au nom de la surprotection, pour une protection défensive, même quand le risque ne vient de personne en particulier.
Est-ce pour cela que vous avez défini l'identité nationale comme un « fantôme » dans votre essai paru cette année 2010¹ ?
A. W. : C'est surtout l'identité que j'ai définie comme un fantôme, car l'identité en tant que telle n'existe pas, d'un point de vue anthropologique, philosophique, sociologique, voire même neurologique. L'identité reste un processus identitaire qui évolue jour après jour et que l'on expérimente sans arrêt. à partir du moment où l'on colle ce concept polymorphe et fragmenté à un concept aussi éloigné que la « nation », voire même la « culture », ça ne peut pas fonctionner pour un premier problème de définition. Mais il est régulièrement agité car les peuples ont besoin de grandes figures, de concepts fédérateurs. Il y a cette poursuite fantasmée de création de signes unitaires nationaux (lecture, drapeaux…). C'est un modèle qui a fonctionné en son temps, mais à l'heure des nouvelles représentations identitaires et culturelles, il a atteint ses limites.
Avec trois langues de travail dans les institutions à Bruxelles, cela crée-t-il des déséquilibres d'accès à l'information et dans le processus de décision ?
A. W. : Pour des raisons pragmatiques, l'UE est contrainte de faire des choix. Au niveau de tous les échanges internationaux, l'anglais reste dominant, et le français et l'allemand, deux membres fondateurs, sont les principales langues d'échanges (commerciaux, diplomatiques et autres). Et dans la plupart des autres pays, ce sont des langues qui sont enseignées suffisamment tôt. L'UE se base sur ces réalités tangibles pour pouvoir établir des priorités, mais cela ne veut pas dire que ça ne changera pas. Si trois langues sont utilisées pour le travail, ça ne veut pas dire non plus qu'on ne reconnaît pas toutes les autres langues.
« La traduction est la langue de l'Europe », selon Umberto Eco. Avec ses 23 langues officielles, l'Europe est-elle un symbole du dialogue interculturel ?
A. W. : Dans l'esprit de l'UE, l'idéal est de diffuser les langues et cultures dans toute leur diversité. C'est un objectif tout à fait louable mais, dans les faits, il se heurte à des revendications protectrices. Chaque pays ne le reçoit pas de la même façon. On l'a vu avec le traitement médiatique des expulsions de Roms, la promotion de la diversité ne fonctionne plus vraiment. On se renferme sur des particularités nationalistes, au lieu de prendre un problème global au niveau européen. La politique de l'UE qui agit au niveau des états, des gouvernements, ne percole pas avec les attentes des citoyens, il reste un gros travail de pédagogie à faire pour se sentir concerné au-delà de l'échelle nationale.
Est-ce que ça passera par l'espéranto ?
A. W. : Sans doute que non, car la création d'une langue répond à un long phénomène écologique. Au départ, ce sont des individus qui se regroupent pour des besoins sociaux, et commencent à élaborer un code, qui devient progressivement une langue. C'est un processus très lent. Avec l'espéranto, on a créé une langue sans histoire à calquer sur des cultures qui en ont une. En plus, c'est un mélange de plusieurs langues existantes. L'idée est très belle, mais elle revient à avoir une langue supranationale qui fusionne toutes les autres pour les remplacer. Or la diversité, c'est de rencontrer des gens différents de nous, avec des langues différentes, et non d'imposer une sorte de métissage à outrance qui finit par nier la différence. Finalement le doux rêve d'une langue unique, et le mythe de la Tour de Babel qui va avec, sont plutôt de l'ordre de l'idéalisme que du réalisme pragmatique au niveau de la reconnaissance de la diversité et des échanges entre les peuples.