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Dictature bélarusse : "L'Europe doit réagir plus vite"

Stanislaù ChouchkevitchStanislaù Chouchkevitch
Magali Planès, Array
Face à face | Publié le 08.02.2011 En janvier 2011, l'UE annonçait la mise en place de sanctions contre le régime autoritaire du Belarus en réaction aux «arrestations massives et aux persécutions des représentants de la société civile depuis la présidentielle». Venu à Bruxelles pour cette occasion, le premier président du pays après la fin de l'URSS, Stanislaù Chouchkievitch, nous livre sa vision de la politique de l'UE, trop molle, face à la dernière dictature d'Europe.

Stanislaù Chouchkevitch est docteur en mathématiques et en physique, ancien professeur et recteur de l'Université d'état. Il a été président de la République socialiste soviétique bélarusse de 1991 à 1994. Il est le seul prédécesseur de l'actuel président Alexandre Loukachenko. Depuis 1998, il dirige le parti d'opposition de l'Assemblée sociale-démocrate bélarusse. En 2004, il a été empêché de participer aux élections législatives et, par mesure vexatoire, il perçoit à 76 ans une pension mensuelle de 1,8 dollar.

EUROPA : Comment expliquez-vous la longévité au pouvoir d'Alexandre Loukachenko ?

Stanislaù Chouchkevitch: Qu'est-ce qu'une dictature ? C'est un régime qui tient par une centralisation extrême et la cruauté du pouvoir. Loukachenko a été élu démocratiquement en 1994 et se maintient depuis en organisant des élections truquées. Les dernières élections véritablement démocratiques au Belarus ont eu lieu en 1996. Après ça, tout s'est accéléré et Loukachenko a réussi à concentrer l'essentiel des pouvoirs et la Russie l'a aidé. Quand cette année-là, le Parlement a essayé de lancer une procédure d'impeachment1 à l'encontre de Loukachenko, trois intermédiaires russes sont venus effectuer une médiation mais, dans la réalité, ils n'ont fait qu'aider à installer une dictature.

Qu'est-ce qui peut expliquer le comportement de la population bélarusse qui ne semble pas réellement s'insurger contre le pourrissement de la situation ?

S.C. : Je connais la France, j'ai enseigné en France, mais vous devez comprendre qu'on est différent des français, et que l'histoire explique que nous soyons moins vindicatifs. La position géographique du Belarus, dans une zone qui a payé un plus lourd tribut aux conflits qui ont déchiré l'Europe, explique grandement la situation. Il ne faut pas oublier notamment que, proportionnellement à son nombre d'habitants, le Belarus est le pays qui a compté le plus grand nombre de victimes durant la Seconde Guerre mondiale. Pendant la guerre menée par les soviétiques en Afghanistan, le même scénario s'est répété, le Belarus y a perdu beaucoup de soldats parmi tous les autres peuples de l'URSS. De cette histoire souvent tragique, les Bélarusses ont appris une chose : à survivre. On l'a appris mieux que personne!

Cette histoire a largement marqué le peuple qui a donc toujours été contraint, malgré les événements extérieurs, à trouver les façons de survivre, quel que soit le contexte. Ceci est si fort que je pense que si le Belarus avait été soumis, comme l'Ukraine dans les années 1930, à une pénurie organisée (pour punir les Ukrainiens réfractaires à la collectivisation, Staline avait sciemment organisé une famine en Ukraine reconnue aujourd'hui sous l'appellation Holodomor, ndlr), les Bélarusses auraient probablement trouvé les moyens d'y faire face, en cachant des choses à droite et à gauche et par divers procédés. Tout a toujours été une question de survie et aujourd'hui c'est la même chose. Cette histoire traumatisante « comprime » pour ainsi dire toute velléité pour les Bélarusses de s'affirmer et pèse sur la construction de leur identité nationale.

Peut-on affirmer que la Révolution orange, qui a dans une certaine mesure tourné au vinaigre, aurait contribué à décourager les Bélarusses de répéter le scénario chez eux et expliquerait la relative faiblesse de la mobilisation après les élections ?

S.C. : On ne peut pas dire que la mobilisation bélarusse ait été faible. Dans le contexte du Belarus où des menaces pèsent sur ceux qui manifestent – la milice a d'ailleurs montré qu'elle ne faisait pas de distinction dans la répression, s'attaquant aux personnes agées et même aux enfants qui étaient là –, avoir réussi à mobiliser 30 000 personnes était un vrai succès. Il y a aussi un autre élément important, la Russie, qui joue un rôle en couvrant la situation.

Le Parlement européen a montré l'intérêt qu'il porte au Belarus en organisant récemment un débat sur cette question. L'Europe peut-elle réellement peser sur ce qui se passe au Belarus?

S.C. : Vous savez, cela fait un bon moment que je connais personnellement Jerzy Buzek (Président du Parlement européen, ndlr), et en venant ici je me demandais comment j'allais pouvoir lui expliquer tout ce qui est arrivé au Belarus depuis les élections. Mais ce que j'ai particulièrement apprécié c'est que mes interlocuteurs ont une connaissance très fine de ce qui se passe réellement dans mon pays et, de ce fait nous pouvons passer directement à la discussion. Ce qui n'est pas le cas dans les autres pays, où nous sommes obligés d'expliquer en détail ce qui s'est produit, avant de passer à la discussion sur d'éventuelles mesures à prendre.

Quel regard portez-vous sur la politique de l'Union européenne face au Belarus, qui oscille depuis des années entre une attitude tantôt dure tantôt conciliante ?

S.C. : J'espère que le Parlement européen se refusera dans l'avenir à établir un dialogue avec le régime de Loukachenko. Il est clair que le président actuel du Parlement européen ne veut pas aller vers un quelconque rapprochement avec les autorités du Belarus. Cependant, le vrai problème est que personne ne sait exactement comment faire évoluer positivement et durablement la situation. Les réactions de plusieurs députés européens, notamment polonais, me touchent. On sent qu'ils compatissent beaucoup avec nous, mais la réaction des députés d'autres pays me fait un peu peur. J'ai vu les premières versions des résolutions concernant le Belarus... Vont-elles avoir un vrai poids ou rester lettre morte ? ça reste à voir.

Pour votre part, que préconisez-vous comme attitude de la part de l'UE ? 

S.C. : Nous avons parlé aujourd'hui avec M. Füle, commissaire européen chargé de l'élargissement et du voisinage de l'UE, et il nous a expliqué que la mise en place de sanctions précises face aux responsables du régime bélarusse répond à des procédures compliquées et sont, de ce fait, longues à mettre en place. Je veux bien le comprendre, mais il faut que l'Europe réagisse vigoureusement. Le dictateur ne comprend que le langage de la force, et je crois que l'Europe devrait trouver les moyens de le lui tenir.

Si l'on considère que 50 % des exportations du Belarus sont destinées au marché européen et sachant aussi que la quasi-totalité des exportations sont le fait d'entreprises d'état, il y a donc un moyen d'exercer une pression très forte en menaçant de couper ses exportations vers l'Europe. Il serait bon également que l'Europe interdise à Loukachenko l'accès à son territoire et l'empêche de venir passer ses vacances en Suisse ou en Autriche par exemple. Dans cette situation j'espère que l'Europe va prendre l'exemple des états-Unis. Eux ont appliqué des sanctions fermes contre Loukachenko ! En plus, sanctions ne riment pas toujours avec restrictions. S'il faut empêcher Loukachenko de voyager en Europe, il faut au contraire assouplir la délivrance des visas pour les citoyens bélarusses.

Vous êtes l'un des trois hommes qui avez précipité la disparition de l'URSS, en signant avec Boris Eltsine et Léonid Kravtchouk, le document déclarant que l'Union soviétique « avait cessé d'exister ». Vous avez longtemps dit que vous en étiez très fier. Au vu de la dérive autoritaire et parfois mafieuse de certains états qui ont succédé à l'URSS, le pensez-vous toujours ?

S.C. : J'en suis toujours fier même si je n'ai fait qu'organiser la réunion qui a abouti à cela. Cet acte signé en décembre 1991 a apporté beaucoup. Mais ce dont je suis encore plus fier c'est d'avoir insisté, lorsque j'étais chef de l'état, pour faire du Belarus un pays sans armes nucléaires, en rapatriant en Russie toutes les ogives héritées de la période soviétique. On voit aujourd'hui combien il est important que Loukachenko ne dispose pas de telles armes.

1. Procédure de mise en accusation pour destituer un haut fonctionnaire d'un gouvernement.
Ulrich Huygevelde, Brussels Belgique