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Pippo Delbono : "Je ne sais pas ce qu'est un artiste"

Pippo Delbono, metteur en scène et acteur italienPippo Delbono, metteur en scène et acteur italien
Magali Planès, Array
Face à face | Publié le 12.02.2010 Un théâtre unique, presque muet et incarné par des figures carnavalesques. L'univers de Pippo Delbono est marqué par la diversité des acteurs, des méthodes dans une volonté de rompre avec la dramaturgie « intellectuelle » pour se concentrer sur l'image.

Vous avez eu l'occasion de travailler avec la chorégraphe allemande Pina Bausch, considérée comme une révolution de la danse au XXe siècle. En gardez-vous une « empreinte Â» ?

Pippo Delbono : Je suis très fier d'avoir travaillé avec quelqu'un qui a réinventé le théâtre et la danse du XXe siècle. Le théâtre, la danse, la musique, il y avait tout dans ses spectacles. Mais Pina était surtout intéressée par l'être humain qui chante, l'être humain qui danse, ce qui est complètement différent : « l'être humain qui Â». Quand je vais dans les théâtres, au milieu des gens de théâtre, je me sens un peu comme un animal qui n'aurait pas sa place. Quand je rencontre certains metteurs en scène de théâtre, ils sont tellement intelligents, j'entends par là l'intelligence « culturelle Â», et moi je ne suis pas dans cette logique.

Vos spectacles provoquent des réactions très violentes chez les spectateurs, autant positives que de rejet total. Comment expliquez-vous le fait d'être aussi controversé ?

Pippo Delbono : Sans doute parce que j'ai une relation difficile avec la culture, l'intellectualité dans le sens « j'ai lu beaucoup de livres Â». Je n'ai pas lu beaucoup de livres, mais le livre que je lis doit me changer un peu la vie, sinon je ne le lis pas, je m'en fous de lire ! Je suis plutôt ignorant. Quand je commence un travail pour un spectacle, je ne sais jamais quel sera le résultat. Un journaliste m'a demandé un jour ce qu'était réellement, selon moi, un artiste. Il a été surpris quand je lui ai dit « Je ne sais pas Â». Mais je sais qu'il y a certaines catégories d'artistes qui sont beaucoup de choses. Alors je ne suis pas comme beaucoup d'artistes.

A théâtre exceptionnel, lieux exceptionnels. Avez-vous joué dans des lieux insolites, qui n'étaient pas destinés  à accueillir des spectacles ?

Pippo Delbono : Oui, nous avons joué dans des zones militarisées notamment où les peuples ont vécu des choses très dures, des pays de dictature, de pauvreté, des lieux où des changements incroyables sont survenus par le passé. Dans ces endroits, la liberté d'expression n'est pas toujours admise, et on peut mourir pour avoir parlé du président. Là-bas, la vie est sacrée. Nous avons joué en Irak, mais aussi dans les prisons, c'est aussi un moyen de se confronter à la vie. Ne jouer qu'au « grand Â» théâtre au milieu de spectateurs « normaux Â» représente un risque, le risque de se perdre.

Votre théâtre est presque « muet Â», l'accent est mis sur le visuel de ces scénettes aux allures de tableaux. Est-ce parce que vous pensez l'image plus communicative que les mots ?

Pippo Delbono : Il y a un rapport d'humilité avec l'image. Nous allons tous regarder la même image, mais je suis sûr que chacun va y mettre quelque chose de son expérience personnelle. Dans l'image, chacun peut vivre son parcours. C'est, à mon sens, la chose la plus importante à notre époque. Il y a aussi de la violence dans l'image, mais cette violence, à notre époque, est souvent banalisée. C'est pourquoi notre travail est d'en prendre et de chercher ce qu'il y a au fond. Il faut chercher l'image juste. Le bouddhisme par exemple, ce n'est pas des gros assis en tailleur, et le christianisme ce n'est pas seulement la croix. Le potentiel imaginatif doit être immense, et dans le cas de la croix, il n'y a aucune possibilité. Dans ce spectacle par exemple, le décor c'est un mur blanc. Il n'y a pas de couleur définie, mais en même temps, à un moment, ce blanc va évoquer quelque chose de terrible, à un autre moment de la sensualité, mais l'important est de se mettre soi-même, à chaque fois, dans ce qu'on regarde.

Votre théâtre est-il donc plutôt technique ou psychologique ?

Pippo Delbono : Pour moi, le théâtre n'est jamais une question de psychologie, car la psychologie ici est inutile et mensongère. Il ne faut pas oublier que dans la compagnie il y a des personnes comme Bobo, Gianluca et Nelson qui appartiennent à des catégories différentes, complètement émargées, et avec une approche totalement différente. Bobo a vécu 45 ans dans un hôpital psychiatrique, il est microcéphale, sourd-muet et analphabète. Nelson était un clochard, longtemps schizophrène, Gianluca est un enfant trisomique. Mais ce sont des acteurs extraordinaires, surtout Bobo qui, je crois, va rester dans l'histoire du théâtre. Leur jeu est loin d'être psychologique, mais il est vrai, car vide de tout code social qui parasite l'authenticité, la beauté du geste. C'est ce vers quoi nous tendons, et là où la plupart d'entre nous doivent faire un travail technique énorme pour paraître naturels, Bobo par exemple l'est instantanément et par définition.

Cette troupe insolite est-elle aussi une revendication de la différence ?

Pippo Delbono : Leur place centrale dans notre travail est aussi un acte politique, différent de la simple exhibition d'handicapés, c'est mettre ensemble des gens complètement différents. Et par conséquent, cette diversité de personnalités fait que pas une personne dans la salle ne se sentira différente. Et cette vision-là du théâtre est, je pense, plus bénéfique pour le spectacle et la préparation des acteurs qu'une répétition avant chaque représentation par exemple. Et de voir ces acteurs d'un Å“il différent grâce au théâtre, c'est aussi un moyen de changer de regard sur les autres en général.

Jeanne Rivière, Nantes France

//Auteur


Jeanne Rivière
Nantes, France

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