Au commencement était la musique
Europa : Comment définissez-vous la musicothérapie ?
François-Xavier Vrait : En nous inspirant de la définition donnée par Edith Lecourt (professeur de psychologie et psychopathologie clinique à l'Université Paris-Descartes et secrétaire générale de l'association française de musicothérapie) : « La musicothérapie est une pratique de soin, de rééducation ou de relation d'aide, utilisant le son et la musique comme moyen d'expression, de communication, de structuration et d'analyse. Elle s'adresse à des personnes présentant des difficultés liées à des troubles psychiques, sensoriels, physiques, neurologiques ou en difficulté psycho-sociale. Elle s'appuie sur les liens étroits entre les éléments constitutifs de la musique et l'histoire du sujet, mais aussi sur les interactions entre le patient, le musicothérapeute et la musique. »
Quelles sont les origines de cette pratique thérapeutique?
FX.V. : Les liens entre musique et médecine existent depuis l'antiquité. À la Renaissance, puis au XIXe siècle, les expériences cliniques se sont multipliées. Depuis la Seconde Guerre mondiale, la musicothérapie est pratiquée en France dans les institutions de soins. Ce n'est que récemment que les études de musicothérapeutes se sont structurées dans un cadre universitaire, mais des centres privés ont concouru depuis les années 70 à la formation de professionnels qui ont su parfaire la pratique d'une musicothérapie de qualité.
Quelles sont les différences entre musicothérapie active et réceptive ?
FX.V. : Nombre de musicothérapeutes utilisent les deux versants de cette discipline dans une même séance. Lorsque nous utilisons l'écoute de musiques enregistrées (versant a priori réceptif de la musicothérapie), notre projet est de développer une écoute active chez le patient et de solliciter une réponse de sa part. à l'inverse, lorsque nous lui proposons d'utiliser des instruments ou sa voix (versant actif), nous sommes attentifs à ce qu'il perçoit de sa propre production. Ce n'est donc pas tant son activité que nous sollicitons, que la manière dont il reçoit et entend les sons qu'il aura créés.
Vous expliquez que « la musique en elle-même n'a jamais soigné personne ». La musique ne comporterait donc aucun pouvoir favorisant le processus de guérison?
FX.V. : Il s'agit d'une formule choc afin de détourner le public d'une approche trop simplificatrice de la musicothérapie, qui en faisait une sorte de "médecine douce". La musicothérapie ne consiste pas en l'utilisation de supposés pouvoirs qu'exercerait la musique sur l'être humain. C'est le patient qui est au centre, l'acteur principal, le sujet de sa thérapie. L'utilisation de la musique est un moyen pour lui de s'ouvrir, de développer sa créativité, d'analyser son rapport à lui-même, au corps, aux affects, au langage et aux autres.
Par ailleurs, la musique a-t-elle des vertus pour le corps ?
FX.V. : Le musicothérapeute ne se pose pas la question de savoir "ce que la musique fait au patient", mais plutôt "ce que le patient fait de la musique qui lui est donnée à entendre, ou à produire". Ceci dit, il est vrai que la musique a un impact corporel sur la personne. Pour être plus précis, le musicothérapeute s'intéresse à ce que le patient fait de ce que la musique lui fait! Comment pourrait-on penser un effet psychique bénéfique qui n'ait pas de répercussions bienfaitrices sur le corps?
La musicothérapie serait donc avant tout une médiation, permettant de recréer le lien ?
FX.V. : C'est essentiellement cela. Mais au-delà de l'ouverture de ces canaux de communication, il faut aussi entendre une médiation avec soi-même, pour recréer du lien avec sa propre intériorité, profonde et refoulée. C'est en cela que la musicothérapie est une forme d'art-thérapie. Il s'agit de donner au patient les moyens de devenir sujet de ce qui lui arrive, de sa parole, de son histoire, de son corps, acteur et responsable de ses choix, créateur de sa vie en devenir.
Comment la musicothérapie s'est-elle développée dans les autres pays d'Europe ?
FX.V. : A travers nos échanges dans différents réseaux européens, nous percevons l'impact de la musicothérapie française, dont les théories sont enseignées dans divers pays. Nous apprenons aussi des pays scandinaves et anglo-saxons particulièrement, souvent plus orientés dans des perspectives psychopédagogiques. Aujourd'hui, nous confrontons nos recherches à celles de chercheurs en neurosciences, notamment dans les récentes découvertes concernant la musique, la cognition et le cerveau. Ces travaux en commun ouvriront sûrement la voie à des convergences entre les pratiques cliniques de la musicothérapie en Europe.