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Voguer sur la liquid democracy

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Creative CommonsNwardez (CC-BY-NC-SA)
Articles | Publié le 20.02.2012 Aux termes scandés de « Piraten-Pad », « PPH », « Aktive », « Mumble », « Tweets », le Parti pirate allemand, créé en 2006, développe une nouvelle forme de langage politique. L'action citoyenne s'y travaille sur le bout des doigts et au f il des f lux RSS pour créer un espace qui mele rationalisation politique et visions utopiques.

Sur le modèle adhocratique (littéralement "démocratie sans infrastructure"), le fonctionnement interne du Piratenpartei Deutschland (PPD) se fonde sur les suggestions et les propositions de ses adhérents. Ces derniers manifestent avec enthousiasme leurs idées sur le wiki du parti pirate. Pour caricaturer, les rouages du parti (the Wheels1) forment un alliage entre les concepts économiques du parti Die Linke (''La Gauche'', se réclamant du socialisme démocratique), les équations informatiques des webmasters et un soupçon de verdure. Dans un idéal de web-démocratie, un fascicule sur l'adhocratie est mis à disposition pour comprendre les modalités d'accès au forum. La devise : adoptez la « feedback attitude », en référence à la production et à la consultation des compte-rendus.

Démocratie numérique Vs démocratie représentative

En octobre 2011, le Parti pirate allemand (Piratenpartei Deutschland, PPD) a recueilli 8,9 % des voix aux élections du Land de Berlin. Thumay Karbalai Assad, un représentant du Piratenpartei au Landtag de Hessen ("parlement régional") à Wiesbaden, soulignait que « les citoyens doivent être plus influents sur les décisions politiques  ». Partant de cette idée, le PPD a adopté un système de cooptation et de délibération fondé sur la liquid democracy. Ce modèle de gouvernance a été inspiré des théories de Henry Mintzberg. Cet ingénieur, spécialiste des systèmes de gestion et de stratégie des entreprises a mis en application des techniques de management basés sur « la supervision directe, un ajustement mutuel, la standardisation des procédés de travail en entreprise », ajoutées à des procédés innovants de modes d'organisation. Des réflexions que l'on retrouve également chez Alvin Toffler, sociologue et futurologue étas-unien. La liquid democracy fait référence aux évolutions technologiques de notre quotidien.

Sans vouloir dissimuler les hésitations des cadres du Parti pirate allemand, le groupe politique a instauré un modèle participatif. Le bureau recueille via une plate-forme numérique les propositions des "netizens", contraction entre internet et citizens. En somme, les pirates en appellent à des personnes assez agiles pour tenir leur pad, assez réactifs pour poster des tweets, assez créatifs pour abreuver le site de propositions en tous genres. Par cette intervention dans le processus de décisions, le pouvoir de quelques élus au suffrage universel se répartit entre tous les "cybercitoyens". Avec une plus grande flexibilité, une quasi-absence de hiérarchie et des rôles définis par leurs fonctions, des individualités émergent, des groupes de réflexions interviennent pour prendre des positions. Mais techniquement, comment cela fonctionne-t-il ?

Les acteurs de cet open network peuvent adresser leurs suggestions auprès du bureau central. Les feedbacks en ligne préservent au chaud les recommandations des citoyens engagés. La conscience collective veille en principe contre les malversations et les formes de realpolitik. Dans le cas où aucune idée ne parviendrait au bureau d'enregistrement, résultat d'un dysfonctionnement des fibres neuro-politiques des membres actifs, il est alors souhaitable de déléguer cette tâche à des personnes plus sensibilisées et mieux informées, voire même à des membres ou des sympathisants de partis adverses. Selon les problématiques à résoudre, le vote est bien le moyen direct pour exprimer son point de vue et trancher sur une décision. Les "netizens" utilisent alors la touche "Ctrl" à l'unisson, ou délèguent leurs voix. Ils envoient des signaux aux membres du bureau qui synchronisent à leur tour les tweets pour construire en principe les discours des représentants. Le tout repose dans la volonté de trouver la solution selon les suggestions des adhérents.

Pirates vs corsaires

En matière adhocratique ou de liquid democracy, le gouvernement fédéral allemand n'est pas en reste. Depuis septembre 2010, le Bundesregierung ("gouvernement fédéral") souhaite à son tour réhabiliter les citoyens dans leur rôle politique. Des webmasters ont conçu à cet effet un projet de plate-forme numérique pour mieux solliciter les citoyens connectés. Désormais, le gouvernement prévoit la création de cet espace public digital accessible au plus grand nombre pour ré(a)gir ensemble. Selon la commission d'enquête sur les nouvelles technologies de l'information, de la communication et des médias, le gouvernement développe en vue des prochaines élections législatives en 2013 un forum numérique pour mettre en réseau des réflexions ou des propositions sujettes à consultation par les membres du cabinet ministériel. 

Les ''pirates'' ont fait des émules... quitte à devenir de simples corsaires du progressisme. Depuis sa montée en flèche, le Piratenpartei tend en effet à mettre en sourdine leur lutte fondatrice contre le copyright. Selon un article paru dans l'hebdomadaire Die Zeit3, il favorise en contexte de crise le débat sur la démocratisation culturelle, une réforme des minimas sociaux, l'instauration du salaire minimum, la laïcité. Sur les domaines de prédilection du Landtag de Berlin, le programme du Parti pirate se rapprochait en septembre 2010 sur certains points du parti de gauche, Die Linke, avec par exemple la dénonciation des classes en sureffectif ou la volonté de mettre en place la gratuité des transports publics.
En Allemagne, le Parti pirate attire de plus en plus de "flibustiers" du modem, âgés de 30 ans en moyenne. Le bureau comptait environ 8 000 nouveaux adhérents en 2011. En quête de grands espaces électoraux, le Parti pirate pourrait même ravir une partie de ses électeurs aux Verts (Die Grünen). Là où les pirates passent, l'herbe électorale pousse très vite et ce même si le gouvernement allemand tente de défragmenter leur disque dur idéologique.
Alors qui sont les authentiques héros de la toile ? Ce sont les hacktivistes, pardi, tel le suédois Christopher Kullenberg, auteur du Manifeste cyberpolitique. Le co-fondateur de Telecomix4 s'est insurgé en avril 2009 contre la directive européenne sur les télécommunications, suite au procès du site de téléchargement The Pirate Bay, comme l'a rapporté l'hebdomadaire suédois Fokus5. Dans une poussée adhocratique, le collectif Telecomix a mobilisé activement ses hackers et autres militants de l'Europe entière pour faire pression sur les eurodéputés et préserver les internautes de mesures liberticides. Et si finalement le véritable Parti pirate, c'était eux ?

1. Wheel : désigne le manifeste du Parti pirate fondé en 2005.  
2. Die Zeit, Piraten, die neuen Grün-Liberale, Michael Schlieben, 09/09/2011
3. Telecomix : un lobby de hackers justes qui font pression directement sur les membres des institutions européennes contre les lois sur le copyright, la directive sur les téléchargements et pour préserver les libertés du Web.
4. Article de Claes Lönegard (Fokus). L'hebdomadaire Fokus a sacré Christopher Küllenberg « suédois de l'année 2011 ».

Pierre-Alexandre Charrier, Nantes France