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Les fantômes valenciens de l'excès

Cité des Arts et des Sciences à Valence

Creative CommonsLucía Márquez Martínez
| Publié le 18.12.2012 Un aérodrome pour chasser le lapin, un port volé aux habitants au nom du glamour ou un bâtiment qui a coûté des millions utilisé 70 jours par an. De futures ruines qui, depuis leur abandon silencieux, mettent les valenciens au défi de ne pas oublier l’ivresse urbanistique et l’actuelle gueule de bois de précarité.

Le ciel est clair et dégagé aux alentours de l’Aéroport de Castellón, aucun bruit de moteur ne trouble la paix d’une piste décollage déserte, le terminal non plus n’est pas perturbé par les valises inexistantes de passagers qui ne sont jamais arrivés et qu’on n’attend plus. C’est ainsi, silencieux, fantasmagorique, qu’est cet aérodrome depuis son inauguration en 2011 . Un aéroport qui a déjà coûté plus de 120 millions d’euros et dont l’unique avion pour le moment est celui qui couronne la statue dédiée à Carlos Fabra, homme politique promoteur du projet.

Laura Saura et David Gil, de Castellón, étudiants en Sociologies et Sciences Politiques sont d’accord pour dire qu’il s’agit d’une construction « inutile ». « On a dit que ça revitaliserait l’économie et le commerce et que ça attirerait des milliers de touristes, mais c’est devenu un gouffre grandissant dans les comptes, car même fermé il a besoin de frais de maintenance » explique David, alors que Laura insiste sur le fait que « ça n’a servi que pour blaguer dans les bars et pour chasser les lapins qui envahissent les pistes ». Aucun d’eux ne croit qu’un avion décollera un jour de là, « il n’y a pas d’argent pour le faire fonctionner et aucune entreprise ne veut l’acheter parce que ce n’est pas rentable » affirme Laura. « Il est condamné à l’échec car il n’y a pas de demande de vols, personne ne voulait de cet aéroport, personne n’en avait besoin », corrobore David.

Ce n’est qu’un exemple de la raison pour laquelle le Pays valencien est en train de devenir honteusement célèbre grâce à ses projets pharaoniques et inutiles. Tout est bon pour mettre le territoire valencien « sur la carte », mantra répété par les administrations à l’époque de la prospérité et qui est maintenant devenu une malédiction aux résonances épiques.

Du luxe à l’abandon : Valence n’est pas Monaco

De l’intention d’informer les citoyens des politiques valenciennes d’investissement est née en mai 2012 la Route du Gaspillage . Il s’agit d’un parcours via 15 « trous noirs » de la ville de Valence, des projets qui ont échoué, nés du « désir ardent de notoriété gouvernementale » selon Teresa Galindo, responsable de l’initiative.

L’un des points noirs de cet itinéraire est le port de Valence. Les habitants de ses deux quartiers historiques, El Grao et Natzaret, ont subi la rénovation de la zone pour accueillir une compétition nautique, l’America’s Cup, dont le coût pour le Consell a dépassé les 500 millions d’euros, et la construction du circuit urbain de Formule 1 , dans lequel ont été investis, entre les travaux et la licence, 265 millions. Mais malgré les promesses qui prédisaient l’arrivée d’un tourisme de yachts, luxes et glamour, l’investissement n’a pas été rentabilisé et les millionnaires désireux de brûler leur fortune dans la ville n’ont pas débarqué. Valence n’est pas devenue Monaco. A présent ce décor maritime est tombé dans l’ostracisme et se languit entre bâtiments vides construits pour l’un des deux événements et bateaux remplis de décombres et de déchets. Des licences pour ouvrir des cafés ont été concédés, mais pas grand-chose de plus.

Pour le président de l’Association des Habitants du Grau, Jesús Vicente, ce processus a supposé l’arrachement de cet espace aux citoyens : «Ils ont bousillé le port, dont on pouvait tous profiter. Avant, le dimanche on venait se promener avec nos enfants, il y avait des pêcheurs… Maintenant, il est à l’abandon et ne sert à rien ». Julio Motó, leader de l’Association d’Habitants de Natzaret, souligne que la base de son quartier était le contact avec la plage, le potager et le fleuve Túria et que maintenant il est « isolé et coincé », sa qualité de vie réduite à jamais.

Même la Cité des Arts et des Sciences, l’un des grands appâts touristiques valenciens, n’arrive pas à rentabiliser les 1 300 millions d’euros qui y ont été investis. A l’intérieur de ce complexe on trouve un planétarium, un auditorium d’opéra, un musée des sciences, un parc océanographique, un pont et l’Agora , bâtiment imaginé comme espace culturel sans utilité concrète qui a déjà coûté 102 millions et est utilisé 70 jours par an.

Alicante n’est pas Hollywood

Et si on voulait donner à Valence le clinquant de Monaco, le destin d’Alicante semblait évident également : la Cité de la Lumière , une colossale infrastructure de 11 000 m² de plateaux de cinéma et 12 hectares pour les tournages en extérieur, est née de la promesse de transformer la ville en nouvelle Mecque du cinéma. Pour ce faire, on n’a pas lésiné sur les dépenses : 265 millions d’euros d’investissements publics et de considérables subventions accordées à des maisons de productions prêtes à tourner dans l’enclave. Sept ans après son ouverture, seule une poignée de films ont été tournés et le Consell de Valence (conseil régional) essaye de la vendre à tous prix. Laura Diez, historienne de l’art, se souvient comment avait été annoncée « l’arrivée de l’industrie cinématographique à Alicante. Finalement, c’est devenu une installation presque invisible, sans grand succès. » « On aurait dit qu’ils voulaient transformer la ville en un deuxième Hollywood », explique la journaliste Verónica Antón, d’Alicante, mais le projet n’a généré « ni emploi, ni argent pour la population locale ».

Quoi qu’il en soit, la dramatique situation des finances publiques augure un futur peu encourageant pour ces infrastructures. Face au manque de budget pour leur entretien et à l’absence d’initiatives qui leur redonneraient vie, la détérioration progressive et l’oubli semblent être le destin de ces monuments à l’extravagance.

Lucía Márquez Martínez, Valence Espagne