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Les voix de la VO

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Tous droits reservéMarion Dano
Articles | Publié le 06.01.2012 Les Européens ne sont pas égaux face à la toile blanche de leur cinéma local. Lors de la projection de films étrangers, certains se voient proposer des versions doublées, d'autres uniquement sous-titrées. Les mieux lotis ont droit aux deux, mais certains connaissent le pire : le voice-over (1). Oui mais, ont-ils vraiment le choix ?

La Commission européenne a publié en milieu d'année une étude concernant l’utilisation du sous-titrage au cinéma et à la télévision intitulée Le potentiel du sous-titrage pour encourager l’apprentissage et améliorer la maîtrise des langues (Media Consulting Group, juin 2011). Sa démarche a consisté à mettre en parallèle les habitudes de spectateurs en matière de visionnage de films (doublage, sous-titrage) et leurs compétences linguistiques. Se basant sur un échantillon de 6 000 personnes couvrant un total de 33 pays (Union européenne, Islande, Norvège, Liechtenstein, Suisse, Croatie et Turquie) ainsi que 5 000 étudiants, ses conclusions, peu surprenantes, sont sans appel : les pays adeptes du sous-titrage ont un niveau de connaissance des langues étrangères (tout particulièrement de l'anglais) clairement supérieur aux autres, proche de celui de leur langue maternelle.

Les mauvais élèves de l'Europe perpétuant la tradition du doublage, notamment l'Espagne, l'Italie, la France, l'Allemagne et l'Autriche, ont beaucoup d'efforts à réaliser pour atteindre l'excellence des pays d'Europe du Nord (Norvège, Suède, Finlande, Danemark, Hollande), de la Belgique et de la Suisse, utilisant principalement la technique du sous-titrage2. Pour l'anecdote, « infantiles et grossiers Â»3, tel est le jugement porté par des cinéphiles des pays scandinaves concernant les films doublés. Habitués à visionner uniquement des films sous-titrés, ils ne comprennent pas quelles raisons nous poussent à défigurer ainsi les Å“uvres cinématographiques étrangères...
Fort de son constat, l'étude de Media Consulting Group4 recommande à la Commission européenne d'encourager la diffusion du sous-titrage au sein des pays de l'UE afin d'améliorer le niveau linguistique des moins doués d'entre nous en la matière. Charmante attention, mais pas si simple à mettre en œuvre.

Des acquis culturels coriaces

Des habitudes culturelles tenaces ainsi que des industries cinématographiques puissantes expliquent les disparités de diffusion entre version française (VF) et version originale (VO). En France, une loi obligeant le doublage des films étrangers fut adoptée en 1947, pour notre plus grand confort5. Synonyme de luxe, le doublage, apparu au début des années 30, fut rapidement perçu comme une position commerciale indispensable. « C'est une infamie Â»6, s'indigna alors Jean Renoir, cinéaste français, en évoquant la perte culturelle de la version originale.
Adieu les intonations étrangères si exotiques, exit les mimiques parfaitement calées aux dialogues et bonjour les œuvres appauvries et modifiées. Oui Jean, on est bien d'accord avec toi, sauf que la diffusion d'un film en VF permet de drainer un public bien plus important et de générer une audience très supérieure à celle occasionnée par la proposition d'une œuvre en VO. Le monde du cinéma étant peu désintéressé, les industriels et l’État ont ainsi rapidement pris le parti de généraliser la technique du doublage, même si celle-ci se révèle coûteuse.
En effet, le doublage d'un film représente un budget 20 à 30 % plus élevé que son sous-titrage, et cela monte à 50 voire 60 %7 si les acteurs qui le doublent possèdent une quelconque notoriété. Un choix rentable lorsque l'on sait que la version doublée d'un film est celle qui se vend le mieux, quel que soit le support : cinéma, télévision et DVD. Tous les pays européens ayant popularisé le doublage fonctionnent sur le même schéma : une industrie cinématographique forte ayant induit des habitudes culturelles bien ancrées a ainsi instauré une routine difficile à contrecarrer.
L'étude montre que même lorsque les deux versions, doublée et sous-titrée, sont proposées en DVD, le public continue à sélectionner le doublage. Même topo pour les films proposés en VO dans certains cinémas : ils sont largement moins plébiscités que leurs concurrents diffusés en VF. Non, l'argument de "la petite salle toute pourrie du cinéma d'Art et d'Essai" ne tient pas. D'où le non-développement du sous-titrage dans certains pays européens, ce mode de diffusion étant perçu comme risqué et susceptible d’entraîner un manque à gagner considérable.

Quid des Européens ?

Face à de tels enjeux économiques, la Commission européenne a fort à faire. La modification des pratiques culturelles d'une partie des Européens induirait un bouleversement profond des industries cinématographiques des pays concernés (personnel à reformer, emplois voués à disparaître, etc.), ce qui serait peut-être malvenu dans la situation économique actuelle. Et puis, ce désir de bien faire, cette envie de faire progresser les Européens justifient-ils de pareils chamboulements culturels ? Et si la grande majorité de la population préfère visionner des films doublés pour des questions de confort et de reconnaissance culturelle, peut-on leur imposer ce remue-ménage ? La question demeure ouverte, l'idéal étant d'effectuer une transition en douceur, ce qui permettrait à tout le monde de s'y retrouver. La Commission européenne serait comblée, les Européens deviendraient globalement plus qualifiés et nous pourrions tous converser en anglais avec bonheur ! Guettez les salles obscures et indignez-vous lorsqu'au guichet de votre cinéma on vous avertira : « C'est un film en VO, vous êtes au courant ? Â»

1. Voice-over : procédé qui consiste à intégrer dans une vidéo la traduction des propos originaux lue par un comédien de la langue cible, caracteres-doc.com 

2. Les thèmes : « Doublage ou sous-titrage ? Â», cinemafrancais-fle.com 

3. « Exporter un film : doublage ou sous-titrage ? Â», Mathilde Landier, 2006, rfi.fr

4. Rapport final téléchargeable sur : eacea.ec.europa.eu

5. Hors champ : le doublage, l'art de l'illusion, objectif-cinema.com

6. ibid.3

7. « Doublage ou sous-titrage ? Â», cinemafrancais-fle.com

Marion Dano, Vannes France