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Le paradoxe du mur

Le paradoxe du mur
Articles | Publié le 03.11.2009 À la chute du mur, la ville de Berlin se trouve aux prises avec 165 km de béton séparant Berlin-Ouest du reste de la RDA. L'essentiel va disparaître en quelques mois, entre 1990 et 1991. La plupart des Berlinois veut oublier et tourner la page, mais quelques-uns pensent que le mur présente une valeur patrimoniale. Aujourd'hui, l'heure est à la conservation de ce mur presque disparu, tâche ardue dans une ville en perpétuelle transformation.

Au cours des mois suivant sa chute, le mur de Berlin subit de nombreux assauts, ceux des « piqueurs de mur » (qui s'attaquèrent au mur à coups de pioche pour le démanteler et éventuellement revendre des morceaux comme souvenirs) et ceux, plus officiels, des anciennes troupes frontalières de la RDA chargées de détruire une frontière auparavant sous leur garde. Les Monuments historiques de Berlin et quelques historiens essayèrent d'attirer l'attention sur l'intérêt historique et patrimonial du mur mais ils nageaient à contre-courant. Au final, selon Hubert Staroste des Monuments historiques du Land de Berlin, « à quelques exceptions près, les parties du mur que l'on peut voir aujourd'hui sont restées en place un peu par hasard ». Trois lieux emblématiques berlinois illustrent les différentes logiques qui ont guidé les décisions d'aménagement de la zone du mur.

 

Entre oubli et commémoration

 

Symbole de la tentative de conservation du mur et de son interprétation historique : le Mémorial du mur de la Bernauerstrasse (nord de la ville), inauguré en 1998. La Bernauerstrasse est restée célèbre pour sa situation géographique qui plaça ses immeubles d'habitation à l'est de la frontière en construction, mais leurs entrées à l'ouest. Dans les années 1990, le dispositif du mur y étant par chance bien conservé, les Monuments historiques y créèrent le Mémorial du mur.

 

À l'époque, le projet souleva de nombreuses critiques de la part de l'opinion publique et des politiques de tous bords : l'heure était à l'effacement de ce mur symbole de division et de la politique de la RDA peu respectueuse des Droits de l'homme, et non à sa conservation. Aujourd'hui, les mentalités ont changé : à l'image des touristes, citoyens et hommes politiques souhaitent que la ville de Berlin intègre le mur et son histoire dans sa physionomie. Suite à cette prise de conscience, le Sénat de Berlin a décidé en 2005 d'agrandir le site et d'en faire un « parcours de commémoration ».

 

Nouveau visage

 

Après avoir été le plus « grand chantier d'Europe » des années 1990, la Potsdamer Platz incarne pour sa part le nouveau visage de Berlin, moderne et dynamique. Ce carrefour urbain au croisement des secteurs américain, britannique et soviétique, était depuis 1961 une place coupée par le mur, un gigantesque no man's land de 55 hectares au cœur de la ville.

 

Après la chute du mur, confrontée à des enjeux politiques et économiques importants, la ville vend les terrains. Les groupes Daimler Benz, puis Sony et l'américain ABB s'en portent acquéreurs. Face au défi urbanistique de sa reconstruction, tous proposent des projets architecturaux ambitieux conduits par des architectes renommés : Renzo Piano pour Daimler, Helmut Jahn et Arata Isozaki pour Sony. De tels projets laissent peu de place au souvenir : peu de traces du mur et de l'ancienne séparation y ont été conservées. Il faut chercher du côté des rues et places alentours pour y découvrir quelques pans du mur d'arrière-plan1 peints dans les années 1990, parfois au sein même des nouvelles constructions. Le chantier de la Potsdamer Platz témoigne de la volonté d'effacer la séparation des deux Berlin par un grand projet urbain qui les relierait de nouveau et d'inventer un nouveau centre d'affaires et de loisirs.

 

Art vs Communication

 

Haut lieu du tourisme du mur, la East Side Gallery2 déploie ses 1,3 km en bordure de la Spree, à l'est de la ville. Entièrement recouverte de 160 fresques murales dues à une initiative artistique qui réunit en 1990 des artistes de 121 pays, c'est un exemple mondialement connu de réappropriation artistique d'un objet historique. À l'abri du mur se sont aussi développés plusieurs friches et squats artistiques qui font le charme du quartier. Aujourd'hui, sa physionomie est menacée par un grand projet immobilier appelé Mediaspree. Soutenu par la Ville et le Sénat de Berlin, le projet lancé début 2000 prévoit un quartier dédié aux entreprises de communication avec des immeubles de bureaux. Les squats artistiques sont menacés et le mur lui-même n'est pas à l'abri. La récente construction de la grande halle de l'opérateur téléphonique O2 l'a prouvé. Malgré la protestation de plusieurs artistes, elle a entraîné le déplacement d'une partie du mur de la East Side Gallery pour dégager la vue et permettre l'accès à la Spree.

 

À l'heure où la conservation du mur de Berlin est revendiquée par les autorités, sa préservation ne semble pas assurée. Conserver le mur témoigne de la soif de mémoire d'une ville chargée d'histoire, dont le rythme de transformation effréné depuis la chute du mur fait craindre l'amnésie, voire la « démémoire urbaine3 ».

 

1. Le dispositif frontalier se composait de deux murs séparés par un large chemin de ronde.

 

2. La East Side Gallery est un monument protégé depuis 1992 au titre d'oeuvre d'art globale.

 

3. Régine Robin, Berlin Chantiers, Essai sur les passés fragiles, éd. Stock, 2001.

Emilie Le Moal, Nantes France

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Emilie Le Moal
Nantes, France


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