Une histoire de gros tuyaux
Plus de 95% des communications transatlantiques se font par câbles. Ceux-ci sont plus fiables et plus économiques que les satellites. Installés au fond des mers par des navires-câbliers (parfois jusqu'à 2 000 mètres de profondeur), ces câbles, alliés à de puissants serveurs et à des programmes de calculs ultra-pointus, sont l’alpha et l'oméga de l’Internet. Ces câbles peuvent être long de 40 000 km et desservir plus de 40 points. Le 30 janvier 2008, sur les trois câbles qui relient les pays méditerranéens au continent européen, deux ont été sectionnés, provoquant d’importants ralentissements sur la toile pour des milliers de Maghrébins. Ce type d’accident révèle toute la fragilité d’un système dont on ne voit souvent que le côté virtuel.
La toile ne tient qu’à un fil
Les câbles peuvent être extrêmement fins, pas plus de 20 millimètres de diamètre soit une taille infime en comparaison aux tubes de pétrole et de gaz, de près d’un mètre de diamètre, qui sillonnent les océans. Sous la mer, ils sont pour autant plutôt résistants. Si les dégâts provoqués par la nature peuvent être conséquents en cas de tremblements de terre ou de glissements de terrain, ce sont bien les activités humaines qui constituent 80 % des dégâts sur ces autoroutes de l’information.
Ainsi, en mars 2011 une bonne partie de la Géorgie et de l'Arménie s'est retrouvée sans connexion à l'Internet durant plusieurs heures à cause... du coup de pelle d’une mamie ! D'après la police géorgienne, la responsable de cette coupure était une femme de 75 ans, arrêtée en flagrant délit de vol de câble.
Dans la pratique, tous les pays peuvent être concernés. Les coupures liées aux travaux publics ou aux vols de câble pour le cuivre ne sont pas rares. Toutefois, grâce au maillage très dense des câbles, les données peuvent se réorienter et la connexion reste possible. Ces coupures sont de plus en plus prises au sérieux car en plus de la gène occasionnée, les conséquences économiques peuvent s'avérer rapidement désastreuses. La Suisse a demandé une étude en 2005 qui a démontré que le pays perdrait 1 % de son PIB par semaine de coupure.
Ces incidents ont convaincu les gouvernements de prendre plus de précautions. Tous les câbles posés dans les années à venir devraient être munis de puces afin de les identifier en cas de vol. Un programme de surveillance aérien serait également prévu, comme cela existe déjà pour les pipelines. La création d’une Agence européenne chargée de la sécurité des réseaux et de l’information (Enisa) témoigne de l’importance accordée à ce réseau de câbles. C’est elle qui est chargée d’instaurer un dialogue à l’échelle de l’Europe entre les acteurs privés et les états sur ces questions.
Une fracture numérique à réparer
Le développement du réseau et sa sécurisation sont au cœur de la problématique. Un programme de l'Union européenne prévoit que les États membres fournissent une connexion à haut débit de 30 Mégabits/sec. à tous les citoyens d'ici 2013, et de 50 Mégabits/sec. en 2020. Pour atteindre ces objectifs, ce programme a également lancé des enchères de grandes ampleurs qui peuvent générer jusqu'à 20 milliards d’euros pour les gouvernements européens à l'horizon 2015. Ces derniers semblent aujourd'hui avoir pris conscience de l’importance de ces réseaux pour le développement de leurs économies nationales. Au-delà de nos frontières, les connexions internet représentent également aujourd’hui un pont entre les civilisations et les économies, un couloir pour la transformation politique et culturelle.2
La demande est non solvable
L’interconnexion des réseaux est aussi un enjeu fort pour tous les internautes. En Afrique, le taux de pénétration de l’Internet est le plus bas du monde. Ceci est notamment dû au manque de câbles et d’infrastructures. Pourtant la population est avide de contenus provenant de l’autre côté de l’Atlantique et de la Méditerranée. En 2010, de grands opérateurs du Web comme Youtube ont dû réduire l'accès à leurs sites, submergés par les requêtes. Et tout cela a un coût. Les plates-formes de partage de vidéos de ce type doivent payer une redevance aux propriétaires de la bande passante, proportionnellement à leur utilisation. Or, seule la moitié des deux milliards d’utilisateurs dans le monde est solvable et se situe essentiellement en Occident. Selon certains spécialistes, les entreprises web auraient même intérêt à fermer leurs services en Asie, en Afrique et en Amérique latine afin de pouvoir dégager des revenus.
Pourtant, les besoins sont énormes. Alors que les coupures d'électricité sont courantes en Afrique, privant de leur connexion des millions d’Africains chaque jour, le nombre de cafés internet est en pleine expansion. Le haut débit devrait également permettre de lutter contre les virus, l’un des plus grands fléaux de l’informatique en Afrique. En effet une faible connexion ne permettant pas de télécharger efficacement des mises à jour régulières, les virus informatiques envahissent littéralement tous les PC, ralentissant ou empêchant leur utilisation correcte.
Maître des câbles, maître des flux
Les tubes de la télécommunication restent au cœur de l'accès à Internet pour tous. De grandes firmes européennes tel que France Telecom l’ont d’ailleurs bien compris et investissent dans l’installation de câbles reliant le vieux continent à l’Afrique. Elles s'octroient une place de choix dans la maîtrise technologique des flux. Une place stratégique tant sur le plan économique que culturel. Cette maîtrise est aujourd’hui très difficile à réguler. Ceci est principalement dû à la complexité du droit international et à la multiplicité des acteurs engagés dans ce type de projet. Mais les citoyens, par une meilleure information, devraient pouvoir la suivre et exercer un contrôle démocratique. Alors que l’Afrique est en phase de passer au 2.0, veillons à ce que la maîtrise des réseaux ne repasse pas au 0.2.