Pars vite et reviens tard
Depuis le 31 mai 2011, les choses vont de mal en pis avec l’entrée en vigueur de la circulaire préparée par le ministre de l’Intérieur français et cosignée par le ministre du Travail Xavier Bertrand. Envoyé à tous les préfets, il s’agit d’une nouvelle étape vers une restriction des autorisations de travail accordées aux étudiants étrangers, non ressortissant de l’Union européenne. La France, traditionnelle terre d’asile, joue de plus en plus la carte de l’ostracisme. Nécessaire pour les uns, xénophobe et injuste pour les autres, cette mesure a des conséquences directes sur les étudiants concernés, contraints de retourner dans leur pays pour y trouver un job ou de se réinscrire à l’université pour ne pas être expulsé.
Appât de Guéant
En réaction à cette circulaire, la contestation n’a pas tardé à s’organiser sous l’impulsion du collectif du 31 mai, formé dans la foulée et composé des Diplômés Etrangers des Universités et Grandes Ecoles de France. Une pétition signée à ce jour par près de 35 000 personnes stipule que la « matière grise est de toute les couleurs ». Au point qu’en décembre dernier, le ministre de l’enseignement supérieur Laurent Wauquiez en personne affirmait sur France 2 : « On s'est plantés, il faut le dire clairement. » Le 4 janvier 2012, Claude Guéant accompagné de Xavier Bertrand et de Laurent Wauquiez ont reçu le président de la Conférence des grandes écoles, Pierre Tapie, son homologue de la Conférence des présidents d'université, Louis Vogel, et celui de la Conférence des directeurs des écoles françaises d'ingénieurs, Christian Lerminiaux. Face à la fronde, le ministre de l’intérieur a fini par faire marche arrière. Mais pas question pour autant de retirer la circulaire. Une seconde version complémentaire donne l’instruction aux préfets de permettre aux étudiants étrangers titulaires au minimum d’un Master 2 d’obtenir un travail sur le sol français. Mais il est trop tard, le mal est fait.
Circulaire de rien
Anna, ressortissante ukrainienne diplômée du Master Affaires et Négociations Internationales à l'Université Lille 3 s’est vue contrainte de refuser un CDD proposé après son stage effectué pour une société industrielle du nord de la France. Elle témoigne.
"Le sentiment d'être perdue et abandonnée me poursuit depuis le 16 janvier 2012. Ce jour là , j'ai été informée par une lettre recommandée: "CONSIDERANT que la directrice des Ressources Humaines indique, dans sa lettre du 9 janvier 2012, n'avoir effectué aucune recherche auprès de Pole Emploi ou d'autres organismes de placement en vue de recruter un candidat déjà présent sur le marché du travail pour le poste à pourvoir. CONSIDERANT de la sorte que les dispositions précitées de l'article R5221-20 du Code du Travail ne sont pas satisfaites. DECIDE L'autorisation de travail présentée par Mlle X dans le cadre d'un changement de statut est refusée".
"La circulaire du 31 mai demeurera un symbole, celui d'une France qui se ferme."
D'origine ukrainienne je suis arrivée à Lille en 2009 pour poursuivre mon cursus universitaire en Master Affaires et Négociations Internationales à l'Université Lille 3. Pour finaliser le parcours en Master 2, il était obligatoire d'effectuer le stage de fin d'études d'une durée de 6 mois. Ce stage m'a été proposé par une société industrielle lilloise. Mon profil correspondait parfaitement à leur besoin : développer la zone de l'Europe de l'Est, restée intacte jusqu’alors. Cette situation était due à l'absence des connaissances linguistiques et culturelles du personnel de l'entreprise sur les pays de l’Est comme la Russe et l’Ukraine. Après avoir effectué des études de marché, prospections et négociations, j'ai pu mettre en place un projet qui a aboutit à la signature d’un contrat de distribution. Comme suite logique à cette collaboration fructueuse, un CDD de 12 mois m'a été proposé en 2011. J'ai donc déposé mon dossier à la Préfecture pour effectuer mon changement de statut, d’étudiante à salariée.
Casse-toi jeune con
La DIRECCTE[1] a informé immédiatement la directrice des ressources humaines de la société de la procédure nécessaire pour mon embauche. Après avoir reçu le refus de mon autorisation de travail, la société m'a licenciée, se justifiant ainsi : "Le refus de la DIRECCTE de vous accorder votre titre d'autorisation de travail revêt un caractère de cause réelle et sérieuse".
Le directeur de la société n'a plus voulu effectuer de démarche, sans pour autant me donner de quelconque argument. Engagée dans un bail pour mon appartement, inscrite dans une auto-école pour y passer mon permis, je me retrouve du jour au lendemain sans aucun revenu et sans l’autorisation de travailler. Et mon titre de séjour en France qui expire le 8 avril 2012… La seule solution qui me reste est de trouver une société qui voudra m'embaucher et suivre la procédure de contestation exigée par les autorités : une mission quasi impossible. De toute façon je n’ai pas d'autres choix que de postuler 24h/24h. Et d’espérer. »
[1] les Directions régionales des entreprises, de la concurrence, de la consommation, du travail et de l’emploi (DIRECCTE) sont des services déconcentrés de l'Etat sous tutelle commune du ministère du Travail, de l’Emploi et de la Santé et du ministère de l’Économie, des Finances et de l’Industrie.