EUROPE | Cécile Brouillet

21/06/10 | Emmanuel Joseph

Modèle nu pour des peintres et des sculpteurs depuis des années, Cécile livre ici ses pensées sur ce métier, proche de la passion.

Fille allongée
Eric Guillon Le Masne
Nantes France

Europa : Comment êtes-vous arrivée à poser nue ?
Cécile Brouillet :
J’étais étudiante en musicologie et jouais avec un groupe manouche. Le contrebassiste, un vieux photographe, m’a demandé si je voulais faire de la photo, habillée. J'ai des copines qui posaient ou voulaient poser nues. On a longtemps débattu pour savoir si c’était de la « prostitution », si on pouvait poser et être « en couple ». Je voulais commencer. J’étais avec un amoureux, qui devait partir en Italie, avec qui je voulais partager le fait de poser. Un mois avant de partir, il m’a quittée. C’était non négociable : « si tu veux qu’on reste ensemble, tu le feras pas. » Et là j’ai dit : « Puisque c’est comme ça je veux poser. »  La première fois, c'était aux Beaux-arts de Tours, filière générale. Une école qui ressemble à un hôpital. Une classe d'une trentaine de jeunots et un prof sans un brin d'autorité... un vrai artiste torturé qui faisait une pause bière toutes les heures en commençant à 10h le matin. Un être exceptionnellement passionnant, très rassurant, à l'écoute, qui me dirigeait bien. Mais qui se faisait lyncher par les élèves. Quand le prof se fait lyncher, le modèle aussi indirectement... Pour ma première fois, ils avaient eu la bonne idée de me mettre en duo avec une autre modèle et de me faire poser une journée entière, soit 6 heures. Cela a juste été atroce... bizarrement, ça m'a pas coupé l'envie... Il y a deux sortes de modèles, quand on est étudiant, pour le côté alimentaire, et après quand c’est par conviction, par choix. Et c’est mon cas.

Comment appréhendez-vous la notion de pudeur ?
C B. :
C’est du domaine de l’intimité, c’est à nous, personne ne peut nous l’enlever ou la violer. Quand je pose c'est toujours avec ma pudeur, sans sensation qu'on marche dessus, complètement « vierge ». Les limites sont atteintes quand tu ne te respectes pas, si je fais une pose dans laquelle je me sens « pénétrée » dans ma pudeur. Quand je pose, je donne beaucoup. C’est de l’expression corporelle, comme au théâtre, sur scène, sur la sellette. Ici, on n’est pas nu tout seul, mais avec des gens autour de nous. Être sur scène, c’est la sensation d’être dans une bulle et d’être protégée, parce qu’on est vulnérable en étant nue.

C’est donc un art que de poser nue ?
C. B :
Non, pour moi il s’agit d’un métier, même si je ne suis pas au service de l’artiste. Je ne suis pas exhibitionniste, le nu est une démarche autodidacte, voulue beaucoup par provoc’ à la base, pour voir mes limites. C’est un apprentissage personnel, un échange, un don de soi. Je fais principalement de la peinture et de la sculpture, peu de photos car il y a un côté trop « top » modèle. Quand je pose, les expressions ne sont qu’au niveau du corps et pas du visage. L’artiste y transforme la réalité sans qu’on puisse intervenir, pas en photo.

Y a-t-il un rapport avec le sexe ?
C. B. 
: Lorsqu’une pose a des connotations sexuelles, oui. Je pose pour des apparitions vierges, chastes, jamais pornographiques. à l’inverse je n’aime pas poser en peignoir, parce que quand on me demande de l’ouvrir, il y a notion de caché-pas caché. à ce moment-là entre la notion de sexe. Un jour, j'ai croisé dans la rue un peintre avec qui j’avais posé nue six heures d’affilée. On se dit bonjour, on commence à causer, il n’arrivait pas à me regarder dans les yeux, il regardait ma poitrine. Alors qu’après avoir passé tant d’heures à dessiner mon corps nu, il n’y avait pas de gêne, que le travail. Dans la rue est arrivée cette notion de séduction, sans être nue.

 

 

Extraits du texte «grandeur et misère d'un modèle vivant», par Claudie Brouillet  :

Elle salue le professeur. / Les élèves sont occupés à installer leurs chevalets, diluer la peinture, échanger leur matériel / Derrière le paravent, ou dans les toilettes, / elle se déshabille et enfile un peignoir rouge que lui a offert sa mère sans savoir qu'elle l'utiliserait ainsi ! [...]

Elle arrive donc... Elle monte sur la sellette : c'est à dire qu'elle entre en scène. [...]

Elle prend une pose, puis ne bouge… plus / pour cinq minutes, ou vingt... ou quarante. / Le corps n'est pas fait pour cette immobilité. / Il l'appréhende, il se raidit... / En douceur, elle assoit sa posture, / prend conscience des muscles nécessaires à la tenue de la pose, / et de ceux qui peuvent être relâchés, détendus. [...]

 Face à sa nudité, / les vêtements et accessoires disent les différences d'âge et de statut... / mais de sa sellette, / elle entre tout aussi bien en connivence / avec le tout jeune étudiant boutonneux / plein de rêves de gloire peut-être, / et avec la belle dame bourgeoise, habillée avec recherche, / qui s'initie à la peinture, / pendant que les enfants sont à l'école. [...]

et si la connivence est parfois forte / en ces moments de pose, / l'artiste ne se soucie pas de savoir qui elle est vraiment, / et elle ne le recherche pas non plus.  [...]

Entre l'un et l'autre, il y a comme un tiers. / que chacun sert à sa manière / et qui est la contemplation d'une beauté qui les dépasse / et qui ne se résume pas à ce qui se passe là / et dont ils essaient, les uns et les autres, / ensemble, de recueillir une parcelle, précieusement, avec respect, / sans prétendre la capter ni la posséder. [...]

 

 

 

Rédacteur :
Emmanuel Joseph, Nantes France