ESTONIE | L’Estonie sur la piste (glissante) de l’euro

16/06/10 | Julien Cahu

Malgré l’impact de la crise économique et financière, le pays espère obtenir prochainement le feu vert pour adopter la monnaie unique le 1er janvier 2011. L’Estonie deviendrait ainsi le troisième pays ex-communiste, après la Slovénie en 2007 et la Slovaquie en 2009, à rejoindre la zone euro qui compte actuellement 16 membres. D’ores et déjà, le double affichage des prix est pratiqué. Si le passage à l’euro est une priorité pour les milieux d’affaires et les responsables politiques, la population reste partagée sur le sujet.

jule Luedemann // Youthmedia.fr // CC-License

A l’exception du Danemark et du Royaume-Uni qui bénéficient de clause d'exemption, tous les pays membres de l’UE devraient adopter la monnaie unique. Dans le cadre de leurs traités d’adhésion, les pays ayant adhéré à l’UE en 2004 et 2007 doivent reprendre l’ensemble de l’acquis communautaire.

Depuis 1992, l’Estonie a mis en place une caisse d’émission. Elle a renoncé aux instruments macroéconomiques que sont la politique des taux de change et la politique monétaire. Ce régime, qui assure la convertibilité de la couronne estonienne (EEK) en euro, a permis d’accompagner la transition vers une économie de marché1.  En juin 2004, l’Estonie est entrée dans le Mécanisme de Change Européen (MCE II). La couronne estonienne est depuis liée à l’euro (1 € = 15,65 EEK). Le pays doit appliquer d’autres mécanismes, notamment budgétaires, pour maintenir la stabilité et la confiance, et afficher une économie solide et convergente.  

Le respect des critères de Maastricht permet d’intégrer la zone euro. La décision est adoptée par le Conseil sur la base des rapports de convergence réalisés par la Commission et la Banque centrale européenne.

Le commissaire européen chargé des Affaires économiques, M. Joaquín Almunia, a estimé en novembre 2009 que l’Estonie adopterait l’euro le 1er janvier 2011. L’objectif est partagé par le directeur pour l’Europe du Fonds monétaire international.

L’euro, priorité et bouclier protecteur ?

La banque centrale et le gouvernement estoniens mettent tout en œuvre pour atteindre les objectifs macroéconomiques requis dans les prochains mois.

L’adoption de l’euro devrait contribuer au redressement d’une économie en récession et « va accroître la confiance dans l'économie estonienne, ce qui attirera plus d'investissements et contribuera a créer de nouveaux emplois", selon le porte-parole du ministère des Finances d’Estonie, Kristi Joesaar2.

L’Estonie serait la première des républiques baltes à adopter l’euro. Echouant de peu en 2007 (taux d’inflation de 3,5% au lieu de 3%), la Lituanie est durement touchée par la crise et confrontée à un déficit galopant de ses finances publiques. La Lettonie bénéficie quant à elle d’un plan de sauvetage mené sous l’égide du FMI avec la participation de l’UE. Ces deux pays ne devraient pas rejoindre la zone euro avant 2013, voire 2015. 

Si les difficultés grecques ne sont pas contenues au pays, on pourrait craindre un retardement du calendrier3. L’UE sera sans doute plus stricte sur le respect des critères de Maastricht et la fiabilité des statistiques. L’Estonie fera donc figure de prochain test.

Toujours est-il que l’euro ne protège pas les économies d’une insuffisante gouvernance économique et de l’indiscipline budgétaire et financière.

« Trois monnaies en quelques décennies »

La population est partagée sur le passage à la monnaie unique si l’on en croit un sondage réalisé en novembre 20094. Seuls 47% des Estoniens souhaitent l’adoption de la monnaie unique, contre 50% un an auparavant. 41% des personnes interrogées s’y opposent.

L’euro représentera pour une partie des 1,3 million d’habitants l’usage d’une troisième monnaie comme le souligne Jürgen, étudiant à Tallinn : « Mes grands-parents ont encore des références en rouble, monnaie utilisée lorsque l’Estonie était une République soviétique ». Favorable à la monnaie unique, il s’interroge sur la capacité d’adaptation des personnes âgées comme sur le calendrier (entrée en vigueur de l’euro, période de double circulation…). L’information des citoyens s’avère donc cruciale. Déjà, le double affichage est en cours (étiquettes, tickets de caisse, factures, relevés de comptes, timbres…).

En fonction dans un ministère, Oleg attend avec impatience le passage à l’euro pour des raisons pratiques et professionnelles. « L’utilisation de l’euro évitera les manipulations de différentes monnaies et les frais de change » souligne t-il.

Andrei, commerçant dans la capitale et russophone, est en revanche sceptique : « La couronne estonienne est un élément de l’identité nationale. » A ses yeux, l’Union européenne détient de plus en plus de pouvoirs au détriment des Etats alors que l’Estonie a récemment accédé à l’indépendance. La situation en Grèce, les effets de la crise ainsi que les risques d’inflation renforcent son opinion. « De toute façon, tout est entre les mains des politiques » conclut-il, résigné.



1 : OECD Economics Department Working Papers, number 728, 2009, www.oecd.org/eco/etudes/estonie

2 : "En route vers l'euro, l'Estonie distance ses voisins baltes" L’Echo.be, 07/02/2010


3
: "Greek troubles threaten eurozone expansion" The Baltic Times, 25 février – 3 mars 2010.


4 : Sondage de l'institut Emor, réalisé du 24 au 26 novembre auprès d'un échantillon de 500 personnes estoniennes, dépêche AFP du 04/01/2010.

Rédacteur :
Julien Cahu, Rennes France