EUROPE | Le droit à la mémoire

13/04/10 | Déborah Dujardin

La transmission du patrimoine culturel et historique entre les générations est un thème crucial. Le rôle du devoir de mémoire à cet égard est irrévocable. en revanche, l’usage qu'on en fait mérite une attention vigilante voire critique. Se souvenir du passé pour mieux célébrer le présent et aborder l’avenir avec sérénité. facile à dire ?

Très fière quand je lui demande de poser avec ce petit chien qu'elle aime tant, c'est avec émotion qu'elle me remercie une fois la photo prise. © sandrinebonnin.free.fr
Sandrine Bonnin
Nantes France

Anniversaires, lieux publics, vestiges, sont autant de témoignages voués à la perpétuation de la mémoire et au recueillement. Quelque soit la nature de la commémoration, elle nous rappelle ce par quoi nous sommes passés, le pire comme le meilleur, afin de ne pas reproduire les mêmes erreurs. Comme l’explique Tzvetan Todorov : « nous serions condamnés à célébrer allégrement l’oubli et à nous contenter des vaines jouissances de l’instant.»1 L’acte de commémoration doit nous prévenir des dangers de l’oubli tel que le négationnisme, sans être un ressassement perpétuel qui banaliserait même les crimes contre l’humanité. Cette démarche, bien que vertueuse, connait ses limites et il est nécessaire « d’aborder, avec un autre regard, la question de la mémoire et de sa transmission »2. Elle devient un fardeau paralysant, une arme communautaire, et nous détourne du présent. Pourtant, le passé, l’histoire, les traditions sont des vecteurs de liens entre les générations et les communautés. C’est par les souvenirs, la culture et le partage que nous nous enrichissons.

Fashion victim
Négliger la souffrance comme la glorifier sont deux extrêmes aux conséquences dangereuses : «Un ancien héros n’a pas envie qu’on ignore son héroïsme passé (…) ce qui est plus surprenant, c’est le besoin d’individus ou groupes de se reconnaître dans le rôle des victimes passées et de l’assumer dans le présent.»3 Transmettre le savoir, les traditions, les coutumes est un devoir, mais transmettre la souffrance ? Est-ce possible ? Et dans quel but ? Les commémorations agissent comme des compresses qui, sous prétexte de soigner le passé, dissimulent les plaies actuelles. L’évolution souhaitable serait d’admettre la cicatrisation. Or, les revendications communautaristes attisent la haine, la jalousie, et inventent une nouvelle forme de conflit basé sur la rivalité entre victimes. Vouloir comparer les êtres humains et leurs souffrances entre elles est un comportement irrationnel et ne peut qu’engendrer des réactions néfastes. Il ne s’agit pas d’ignorer les abominations, mais de ne pas les dénaturer par surexposition.

Reconfiguration des mises à jour
Selon Todorov, « La mémoire ne s’oppose nullement à l’oubli. Les deux termes qui forment contrastes sont l’effacement et la conservation ; la mémoire est, toujours et nécessairement, une interaction des deux. » La difficulté est d’être le plus objectif possible. Ne pas refouler mais savoir oublier pour avancer dans le partage de ce patrimoine culturel immatériel4 en constante évolution. La mémoire n’est pas fiable, certains éléments sont volontairement ou non privilégiés à d’autres. Injustice ? Instrumentalisation ? La mémoire, même en démocratie, est sélective. « Ainsi de manière moins brutale, mais plus efficace, ne suscitant pas notre résistance, [...
] les états démocratiques conduiraient leur population au même but que les régimes totalitaires, au règne de la barbarie. »3 Le devoir de mémoire doit servir aujourd’hui à dépasser les schémas de bourreaux/victimes, coupables/innocents. Porter l’attention sur l’équilibre actuel et futur qui se construit de génération en génération. Il est important de transmettre le passé à bon escient, avec intelligence et sans l’uniformiser.


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1. Tzvetan Todorov, Mémoire du mal, tentation du bien, Robert Laffont, 2000.
2. Discours d’Alexis Govciyan, Président de l’association Europe de la mémoire, du 21 janvier 2010.
3. Tzvetan Todorov, La Peur des barbares, Robert Laffont, 2008.
4. Convention pour la sauvegarde du patrimoine culturel immatériel, signée par l'UNESCO le 17 octobre 2003.

Rédacteur :
Déborah Dujardin, Nantes France