Crédit : Julie Bach / youthmedia.eu - Creative Commons
Julie Bach
Berlin Allemagne
Quelle est la principale évolution liée au numérique dans votre rapport au livre ?
C'est la possibilité de pouvoir imprimer à la demande. Bientôt une librairie n'aura qu'un exemplaire de chaque livre, et des machines pourront imprimer de façon personnalisée. Alors que l'imprimerie classique permet de dupliquer les livres en grande quantité. Le livre numérique crée de nouveaux besoins de lecture sans remplacer les anciens. Par exemple, la diffusion des journaux gratuits n'a pas coulé la presse payante. Lors d'une conférence sur l'avenir du média papier, le sociologue Dominique Wolton1 expliquait que les différents supports se sont systématiquement superposés et complétés au fil du temps.
Est-ce que cela a un impact sur la qualité ?
Aujourd'hui on peut imprimer grâce à internet des nouveaux produits à la demande : albums photo, recueils, affiches ou publications. L'intégration des solutions numériques a démocratisé l'imprimerie et diversifié l'offre. Cette vulgarisation a aussi contribué à déprofessionnaliser nos métiers. La qualité a été tirée vers le bas dans les imprimés en général. Il y a plus de coquilles aujourd'hui, moins d'importance donnée aux chartes graphiques. Si un livre est fait dans un circuit d'édition professionnel, il y a des typographes, des relecteurs, des infographistes... Un livre imprimé sur des anciens procédés est plus agréable à lire. Car la hiérarchie de l'information y est pensée.
Qui dit numérique, dit internet. Est-ce que cela est susceptible de modifier également les techniques de lecture ?
L'orientation vers l'édition numérique permet de personnaliser chaque information. Des logiciels de gestion de base de données peuvent extraire des informations et, à l'instar des flux RSS2, permettront bientôt de recevoir son journal personnalisé. C'est la presse qui s'adapte au lecteur et non plus l'inverse. Mais la lecture à la demande risque de nous enfermer dans un schéma de pensée restreint. Le propre de la lecture est d'être ouvert et curieux. Si on ne me donne à manger que ce que j'aime déjà, jamais je n'irai goûter autre chose. Le plaisir, c'est la diversité. C'est un monde effrayant sur le plan culturel qui nous attend. On constate en tant que professeurs que les jeunes générations lisent par mots-clés, or le raisonnement intellectuel n'est pas le même qu'avec une lecture linéaire. à travers le support papier, on suit le déroulement de la pensée de l'auteur, que l'on peut s'approprier par des annotations et un rapport plus direct.
Les supports sont-ils complémentaires pour la diffusion des savoirs ?
La diffusion du savoir permet d'accroître la curiosité et les niveaux de connaissances. De toute façon, la culture doit être accessible par définition, mais il faut qu'elle soit décodée. On a besoin d'être guidé, accompagné à la découverte et de donner des clés de décodage. Ce qui est accessible techniquement ne l'est pas forcément intellectuellement. Les outils pour la lecture sur écran reprennent le concept du livre, avec des pages virtuelles à tourner. Internet a plutôt un usage de découverte. Mais pour intégrer un savoir ou s'approprier une pensée, on n'inventera pas mieux que le livre.
Sources
1. Directeur de l'Institut des Sciences de la Communication du CNRS.
2. Permet de recevoir des informations d'un site web sans avoir à le consulter.
Un grand merci à Chantal Aboudeine, directrice de l'école des Métiers de l'Imprimerie, mais aussi aux professeurs Michel Rossillon, Frédéric Maillard, Christian Vermeersch et Mickaël Pageau pour leur disponibilité.
Rédacteurs :
Emmanuel Lemoine, Nantes France
Emmanuel Joseph, Nantes France