Ca sent l'e-book
De l’oral à l’écrit, de l’écrit au numérique, les avancées techniques ont modifié les liens entre l’homme et le savoir. La numérisation est sûrement l’une des étapes majeures de cette histoire. Passée la barrière des préjugés, il paraît évident que la numérisation fixe de nouveaux objectifs, qu'il faut aborder avec tact mais confiance.
L'aura, l'aura pas
Longtemps, les pages jaunies par l'âge et cornées par l'usage laissaient un air de nostalgie. à l'avenir, le lecteur, désireux de tourner les pages ne pourra plus le faire de sa propre main. Bien sûr, il pourra le faire de sa propre plume mais à une époque où le livre résistera à l'épreuve du temps.
à l'évidence, le lecteur entretient aujourd'hui un rapport singulier au livre, sorte de relation intime nourrie par le contenu de l'œuvre mais également liée aux circonstances particulières de sa lecture. C'est en cela que Walter Benjamin nomme « l'aura »1, le concept qu'il définit comme « manifestation d'un lointain quelle que soit sa proximité ». En somme, la caractéristique de l'œuvre est sujette à une présentation (relation avec un lieu prédit) et s'inscrit dans l'histoire, dans la mesure où elle est assignée à une émotion éphémère.
L'œuvre et son support papier sont soumis au même titre que l'homme aux aléas de la vie. Or à travers la lecture d'un livre numérique, l'individu peut-il « s'approprier » l'œuvre littéraire sur un système aussi impersonnel que le web ? Comment ré-apprécier cet objet que nous associons à certaines émotions ?
C'est bien la spécificité du format, du grammage ou encore du dessin apparaissant sur la couverture qui opposent un livre, en vue de sa matière, aux autres productions numériques. Ces caractéristiques le rendent unique.
Mort de l'auteur
Et si le livre numérique revient à glisser plus facilement ses auteurs préférés sur un support électronique, acheter son contenu reviendra à brancher son e-book sur des bornes Virgin (comme il est d'actualité aux États-Unis), FNAC ou, à partir de chez soi, commander un livre via Amazon ou PriceMinister. A l'évidence, il permettra au lecteur-routard de se déplacer plus facilement dans la pensée de ses auteurs. Dans un idéal de miniaturisation, à partir de quelques clics, le rêveur pourra déplacer une partie de sa bibliothèque de son PC à son e-book et se promener en compagnie de ses muses. Est-ce que Google, Apple et Microsoft auront pensé à fournir des crayons électroniques pour écrire des remarques dans la marge ? Ou est-ce que la pensée de l'auteur deviendra, sans cette éventualité, indénaturable ? En 1968, Roland Barthes suggérait un renforcement du libre-arbitre, en vue du rapport entre « la toute-puissance du lecteur et la mort de l'auteur »2. Quant à la numérisation du livre, la forme influence-t-elle le contenu ? à défaut de gribouiller son livre de poche, la feuille blanche à côté de son e-book semble le dernier rempart et un bon compromis pour laisser libre cours à son imagination. D'où la nécessité de revoir nos expressions, c'est à dire, penser entre les lignes et ne pas avoir l'angoisse de la feuille blanche ! Mais qui du triumvirat entre Google, Europeana et Amazon réussira, dans l'absolu, à numériser et rassembler toute la pensée dans un contenu universel ? Pour éviter le monopole du savoir, il est souhaitable de bien penser le numérique.
Sources
1. Walter Benjamin, L’œuvre d’art à l’époque de sa reproductibilité technique, essai de 1935.
2. Jean-Yves Mollier et collectif, Où va le livre ? Édition La Dispute, 2007.
Rédacteurs :
Cyprien Orjubin, Nantes France
Pablo Gelgon, Nantes France
Pierre-Alexandre Charrier, Nantes France