Le pot de terre contre pot de vin
La Pologne offre un cas particulièrement intéressant en matière de lutte contre la corruption, pour trois raisons au moins. D’abord, parce que la corruption y est jugée endémique, comme dans la totalité des pays de l’ancien « bloc de l’Est ». Ensuite, parce que la dénonciation de la corruption est un leitmotiv du débat public. Les journaux en font quasi-quotidiennement leurs choux gras. Depuis 1997, aucune campagne électorale ne peut ignorer ce thème envahissant. En 2007, le parti du président Kaczyński, Droit et justice, avait massivement misé sur cette thématique en vue de se refaire une réputation suite à une série de scandales qui ont frappé ses membres et amené à des élections anticipées. Les Polonais, las, ont choisi Donald Tusk et sa Plateforme civique pour mener à bien ces réformes.
La Pologne, malgré sa mauvaise réputation, «a paradoxalement toutes les chances d’être la première à trouver une solution, affirme Julia Pitera, ex-ministre de la lutte contre la corruption, et s’est également dotée d’instruments légaux efficaces [pour combattre la corruption]», mais elle se heurte toujours à la «passivité de ses services pour faire exécuter la loi». Services qui ont pourtant dû s’adapter à l’acquis communautaire depuis maintenant 5 ans et qui subissent régulièrement les pressions de la Commission européenne.
L’anti-corruption notable
La lutte anti-corruption en Pologne prend des formes originales, notamment à l’initiative des institutions. La création en 2006 d’un Bureau central de lutte anti-corruption (Centralny biuro antikorupcyjny – CBA) en est l’illustration emblématique, tout comme la création du site internet entièrement consacré à cette politique anti-corruption lancé par le gouvernement polonais en collaboration avec plusieurs organisations non-gouvernementales1. Maintes autres réformes ont dû être réalisées sous la pression de grandes organisations internationales telles que l’Organisation de coopération et de développement économique et la Commission européenne depuis 2002.
Ces efforts commencent à porter leurs fruits : en 2009, la Pologne est au 49e rang mondial et gagne ainsi 9 places2, signifiant par là que les Polonais jugent leur pays moins corrompu que l’année précédente. Selon l’ONG, ce résultat est dû à «un accroissement du nombre d’enquêtes menées par le CBA et le projet d’adoption d’une stratégie nationale de lutte contre la corruption, appelée Bouclier anti-corruption». L’ONG précise toutefois que ces efforts doivent être «poursuivis et renforcés».
Polonais et corruption : un rapport ambigu
Les actions du gouvernement sont parfois accueillies avec beaucoup d’ironie, à l’image de ce Polonais qui commente un projet de loi contre le tabac dans les lieux publics : «On connait le scénario : le gouvernement hausse les taxes, les revenus de la vente de tabac baissent, le gouvernement réhausse les taxes, puis finalement découvre le marché noir.» Ainsi, ce sarcasme révèle toute l’ambiguïté du rapport à la corruption des Polonais. L’utilisation du CBA à des fins purement politiciennes est également au centre des polémiques, jusqu’à la démission forcée de son directeur, Mariusz Kaminski, en octobre dernier.
Une récente enquête de CBOS (institut de sondage polonais) montre que seuls 4 % des Polonais seraient vraiment contre la corruption. Il n’est alors pas étonnant que, selon l’opinion publique, 98 % des préoccupations administratives puissent être réglées grâce à des « enveloppes ». Ainsi, lors des récentes affaires en octobre 2009, le parti de Tusk a été éclaboussé par les affaires dites du Black Jack gate. Pourtant, malgré une légère baisse de popularité, Tusk reste assez haut positionné dans les sondages.
Jacek Kloczkowski, du Centre de pensée politique, estime que les Polonais continuent à soutenir la Plateforme civique pour deux raisons : premièrement, ils ne considèrent pas le Black Jack gate comme un scandale majeur, deuxièmement parce qu’il n’y a aucun autre parti susceptible d’être soutenu.
Donald Tusk et son parti ont gagné les dernières élections sur un programme basé sur la moralisation des affaires politiques. Jouer sur la corde sensible de l’ethos civique des Polonais, à l’origine du fameux mouvement de Solidarnosc, peut se révéler un jeu à double tranchant : une confiance donnée par défaut est donc très légère. Cela sera-t-il suffisant pour gagner les élections présidentielles d’octobre 2010 ?
Rédacteur :
Xavier Grimault, Poznan Pologne